Economie de Communion - La culture du don

L’année 2016, generic c’est pour l’EdeC l’année des « noces d’argent ». Sur quoi nous concentrer et quels vœux formuler pour tous les acteurs de l’EdeC ? Nous l’avons demandé à Luigino Bruni, mind coordinateur du projet.

En 2016, here l’EdeC aura 25 ans. Comment s’ouvre cette importante étape de l’EdeC ?

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D’abord dans la joie, la joie d’être en vie et d’avoir grandi en 25 ans. Pour une personne, 25 ans, c’est l’entrée dans la vie adulte et professionnelle ; pour une réalité collective et mondiale comme l’EdeC, les « noces d’argent » ne sont qu’une étape sur un long chemin, mais elle montre que nous avons affaire à un mouvement capable de durer, promis à un avenir : pas un feu de paille mais une grange pleine de bon foin nourrissant et chaud.

Y a-t-il un aspect, une réalité qui te tient spécialement à cœur en ce 25ème anniversaire ?

Il y a au moins trois centres d’intérêt. Le premier, ce sont les pauvres. Dans mon cœur ils ont la primauté. Je ne pourrai jamais oublier les nombreuses fois où Chiara Lubich, alors que nous travaillions ensemble, m’a dit : « Luigino, étudie, étudie mais n’oublie jamais que c’est pour les pauvres que j’ai fait naître l’économie de communion ». En ce temps où le capitalisme,Luigino Bruni AD 2015 rid qui ressemble toujours plus à une religion païenne, oublie les pauvres, absorbé qu’il est par les nouveaux cultes de la méritocratie et de l’efficience, nous, en tant qu’économie de communion, nous avons le devoir moral et spirituel de remettre les pauvres au centre du système économique, politique et social. Le degré de civilisation d’un peuple se mesure aux conditions de vie des derniers, à leurs droits, à leurs effectives libertés. L’économie de communion est apparue sur terre pour, avant tout, répondre à l’appel des pauvres criant justice et libération. Ce cri, les entrepreneurs et tous les acteurs de l’EdeC l’ont toujours écouté et se sont efforcés d’y répondre, mais en la fête de ce 25ème anniversaire nous devrions saisir toutes les occasions de remettre l’option pour les pauvres à la première place de l’économie de communion. Bien sûr, faire de bonnes entreprises est le moyen nécessaire au but de l’EdeC (un monde sans misère), mais – l’histoire nous l’enseigne – il peut arriver que le moyen devienne peu à peu le but.

Et les deux autres centres d’intérêt ?

Sao Paulo 2015 ridLe second, c’est les entrepreneurs. 25 ans après le lancement de l’EdeC, la continuité est nécessaire, mais aussi un changement de génération, parce que le principal pilier du projet reste encore les quelques centaines d’entrepreneurs hommes et femmes qui ont adhéré à la première proposition faite en 1991. Ces « pères et mères fondateurs » sont aujourd’hui encore un pilier essentiel, mais qui ne suffit plus pour bien parvenir aux « noces d’or ». Il est urgent que de nombreux jeunes entrepreneurs adhèrent à l’EdeC en y apportant leur enthousiasme, leur jeunesse, leur créativité.
On comprend donc que le troisième centre d’intérêt auquel je tiens tout spécialement, ce sont les jeunes. Ils sont le présent, pas seulement l’avenir, parce que leur présence rend tout plus beau, plus joyeux, plus fécond. Au cours des dernières années nous avons mis en route un projet jeunes qui porte de bons fruits et que nous renforcerons en 2016 avec un grand projet d’incubateur mondial, pour la naissance de nouvelles entreprises EdeC.

Le projet d’incubateur mondial représente un saut en avant pour tout le projet et nous en parlerons donc beaucoup sur notre site, mais en conclusion, quels souhaits devons-nous tous formuler pour le 25ème anniversaire ?

Nous devons nous souhaiter les uns aux autres au moins deux choses : que cet anniversaire soit, comme tout autre, celui de la mémoire. La mémoire, dans l’humanisme biblique, n’est pas un simple rappel du passé, moins encore la nostalgie, mais c’est un retour du cœur, du cœur collectif surtout, aux moments fondateurs d’une expérience communautaire, aux grandes promesses,Sao Paulo 02 rid aux rêves, à l’alliance, pour pouvoir aujourd’hui redire, ici et maintenant, un nouveau oui, individuel et collectif. La foi a toujours besoin de renouveau car, comme le disait le grand Edgar Morin : « ce qui ne se régénère pas dégénère ».

Le second souhait est que l’année 2016 soit une année de relance à tous les niveaux de l’EdeC, mais aussi au sein du Mouvement des Focolari, qui est la « mangeoire » dans laquelle elle est née. Beaucoup de jeunes qui participent au Mouvement des Focolari ne connaissent pas le projet, mais beaucoup d’anciens doivent aussi redécouvrir une EdeC qui, tout en restant le même « petit enfant » qu’en 1991, a grandi entre temps, est sorti de la maison, a rencontré beaucoup de gens et a mûri.
Que ce soit donc une année d’annonces sur les toits, à tout le monde, et une année de nouvelle conviction que l’Économie de communion non seulement est réalisable, mais qu’elle est nécessaire au monde si nous voulons que nos enfants connaissent à l’avenir un ciel plus beau.

Entretien avec Muriel Fleury, visit directrice de la revue Nouvelle Cité et avec Paul Wirth, engagé dans le dialogue interreligieux en France. Propos recueillis par Radio inBlu.

Paru dans Focolare.org le 17/11/2015

Parigi rid“Nous sommes consternés et horrifiés en présence de ces massacres. Mais en même temps nous sommes très surpris par l’impact international, par toutes les manifestations de soutien et nous nous sentons responsables au regard des réponses que nous devrons donner ».

C’est la voix de Muriel Fleury, directrice de Nouvelle Cité, la revue française des Focolari, A la question posée par Radio inBlu : « Comment donc se fait-il que c’est précisément en France, où les parcours d’intégration ont précédé ceux d’autres pays européens, que l’on constate des événements de ce genre ? », elle répond :

“Si d’une part, dans notre histoire nous avons réussi à intégrer d’autres peuples, il semble qu’au cours des dernières années nous sommes restés un peu en arrière. Nous voulons une société multiculturelle, c’est-à-dire l’accueil des autres, mais sans toujours tenir compte de leur culture, de valeurs qui sont assez différentes des nôtres. C’est pourquoi tous les lieux où nous pouvons avoir des moments de dialogue, de rencontre, d’un authentique échange culturel et aussi religieux, doivent être développés. Parce que le fait de ne pas nous être rencontrés au sens vrai, fait que nous sommes aujourd’hui dans une situation tragique ».

A ce propos Paul Wirth, membre des Focolari engagé dans le dialogue interreligieux, déclare: « Je fais partie d’un groupe d’amitié islamo-chrétienne (GAIC), qui existe dans toute la France: chaque année nous faisons une semaine de rencontre (la dernière avait débuté le 12 novembre…). Nous sentons qu’il est très important de faire connaître tout cela, pour que les personnes distinguent les vrais musulmans de ceux qui prétendent l’être, mais renvoient une image de haine ».

Et pour ce qui est de la réaction des amis musulmans face aux attentats de vendredi soir, il répond: « Beaucoup d’associations musulmanes ont rédigé des communiqués dénonçant ces actes comme barbares, inadmissibles; ces musulmans se sentent proches de toutes les victimes, de leurs familles. Aujourd’hui encore j’ai vu de nombreuses association musulmanes dire que c’est un moment difficile, mais nous, chrétiens, nous croyons que ces événements tragiques ne changent pas les relations d’amour fraternel que nous avons établies entre nous ».

Dans son analyse, Muriel Fleury, directrice de Nouvelle Cité, pointe d’autres causes de ce malaise: « Pour des raisons qui sont aussi d’ordre économique il semble que nous ayons abandonné des quartiers entiers, où désormais la police ne se hasarde plus à entrer. Et le fait d’avoir renoncé à s’occuper de cette jeunesse étrangère, de ne pas lui avoir trouvé une saine occupation, de ne pas avoir été proche d’elle, fait qu’aujourd’hui certains jeunes se sont rapprochés de groupes radicaux pseudo-religieux, qui ont enrôlé beaucoup d’entre eux en les conduisant vers un type d’intégrisme dont aujourd’hui nous voyons les résultats ».

D’où faut-il alors repartir pour recoudre un tissu aussi complexe? « Le problème – conclut Muriel Fleury – est que nous sommes en France où nous avons engendré un certain vide spirituel. La laïcité à la française a conduit à la négation de la dimension spirituelle de l’homme. Aujourd’hui il y a un nouveau chemin à faire, précisément pour développer la culture de la rencontre, du vivre ensemble. Pour ce faire, l’un des moyens sera que les religions puissent travailler ensemble, et aussi avec la République. Aujourd’hui il y a déjà des signaux qui vont dans ce sens, qui cherchent à trouver des solutions qui puissent tenir compte de toutes les voix et des diverses religions ».

Régénérations / 9 – Les lois, malady comme les habits, healing s’usent et nous tiennent à l’étroit

par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 27/09/2015

Logo rigenerazioni rid« Tout ce qui ne se régénère pas, ampoule dégénère »

Edgar Morin, Les savoirs nécessaires à l’éducation du futur

Il y a une justice du ‘déjà’ et une justice du ‘pas encore’. La justice se développe et évolue dans le temps, selon le sens moral des personnes, des civilisations et des générations. Le « ce n’est pas juste » répété par les individus et les communautés, est le premier moteur de l’élargissement des horizons de la justice et donc de l’humanité.

La plupart des gens jugent de ce qui est juste ou injuste en fonction de l’écart entre ce qu’ils observent et les nomes de justice des lois et des coutumes d’un peuple. C’est en approuvant la justice et en blâmant l’injustice qu’on fonde la construction de la justice dans notre vie.

Qui pratique la justice est d’abord persécuté par ceux qui n’aiment pas la justice et veulent l’injustice – celle en particulier qui consiste à déclarer « juste » ou « injuste » ce qui ne l’est pas. Le marché regorge de ces persécutions : on y voit des entrepreneurs honnêtes et droits beaucoup souffrir, à tout point de vue, du fait qu’ils travaillent dans des secteurs où la justice est soumise à la seule logique du profit.

Les entreprises honnêtes vivent de l’honnêteté des travailleurs, des clients, des fournisseurs, des concurrents. La malhonnêteté et les injustices de leurs interlocuteurs polluent leur domaine et leur territoire, empêchant qu’ils fructifient. La plus grande vertu nécessaire aux entrepreneurs justes, hier, aujourd’hui et toujours, est la capacité de résistance aux côtés de personnes et d’institutions injustes. Ils subissent de véritables persécutions, et, en tenant bon, ils méritent de s’entendre appeler « bienheureux ».

L’expérience de la justice et de l’injustice peut non seulement guider notre comportement, mais aussi nous inciter à lutter pour réduire ou éliminer l’injustice environnante. On expérimente là une autre forme de persécution. L’histoire de l’humanité nous montre une foule de persécutés à cause des injustices qu’ils voient perpétrer envers des personnes ou envers la société.

Comme pour la miséricorde, ce qui pousse à réagir contre les injustices constatées n’est pas d’abord l’altruisme ou la philanthropie. C’est quelque chose de beaucoup plus radical qui nous remue de l’intérieur, et qui au début tient davantage de l’éros que du don. Ensuite, seulement après ce premier sentiment, entrent en action l’intelligence et la rationalité, en servantes du cœur indigné. Dans les persécutions pour la justice, c’est l’indignation qui fait réagir, l’obéissance à une logique bien différente de celle du calcul coût-profit.

Le premier ressort de notre réaction contre une injustice est une véritable et profonde souffrance. Nous nous sentons mal, moralement, parfois même physiquement, et quelquefois nous réagissons. Sans éprouver aucune souffrance pour un monde qui nous paraît injuste, on ne peut ressentir aucun sentiment de justice. Cette souffrance dépasse la pure souffrance humaine, car, au-delà de ce qui touche l’homme, elle est souffrance pour l’injustice du monde et peut naître des injustices commises envers les animaux, la terre, l’eau, la nature.

Tant qu’on aura le sens de la justice, et assez d’âme et de cœur pour éprouver ce type de souffrance morale, on ne se résignera pas aux injustices, on luttera pour les réduire, même si l’on est persécuté par ceux qui tirent profit de ces comportements injustes.

Mais il existe au moins un troisième type de persécution : celle qui naît de la justice du ‘pas-encore’.

Certaines personnes ont le don de voir, de souffrir et de lutter pour une justice qui n’est pas encore reconnue comme telle dans la société où ils vivent. Ils ne se contentent pas de dénoncer les violations de la justice que leur génération reconnaît. Ils sont dotés d’autres « yeux du cœur » qui leur font voir et chercher une justice que les lois et la conscience collective tardent à reconnaître. Ils la voient, ils en souffrent, ils agissent. Ils souffrent d’injustices dont d’autres n’ont pas conscience, parce que la tradition, la vie, la nature des choses font qu’on les considère normales.

Ils ressentent dans la chair qu’il y a dans le monde une injustice cachée derrière ce que la loi n’interdit pas ou même qu’elle encourage ; ils engagent des actions de dénonciation, de libération, et voilà qu’arrive, ponctuelle, la persécution. Ils affrontent les lois, non seulement celles qui défendent d’iniques intérêts, mais aussi celles qui sont faites au nom de la justice. Les lois, comme les chaussures et les vêtements, s’usent et nous tiennent à l’étroit, et elles doivent être changées, sans quoi elles nous font mal et ne nous protègent plus.

Les chercheurs de la justice du pas-encore continuent dans l’histoire la fonction prophétique. Les prophètes sont dotés de regards capables de voir des injustices là où les autres ne voient que justice ; ils qualifient d’injuste ce que les autres nomment juste ; ils ressentent une souffrance que la société ne comprend pas, luttent pour des choses inutiles voire nocives aux yeux des autres, reconnaissent des droits et des devoirs avant que les autres ne les reconnaissent.

Les persécutions pour la justice du déjà parviennent à susciter l’empathie et la compassion chez beaucoup de concitoyens humains et justes. Les persécutions pour la justice du pas-encore arrivent au contraire dans une solitude caractéristique de ce type différent de justice. Personne ne fait une marche nocturne, une marche aux flambeaux, une grève de la faim, comme première bataille dans sa lutte pour des justices encore invisibles. Les prophètes sont toujours seuls.

La justice du pas-encore est fondamentale pour la croissance morale des peuples, comme sont fondamentaux les prophètes eux-mêmes. Tout droit aujourd’hui reconnu et défendu cache celui qui hier a souffert de son manque, s’est indigné et senti mal pour l’injustice non encore perçue. De cette souffrance de l’âme est née une action collective, et les persécutions sont arrivées. Sur la terre des justes, quelqu’un, comme les anciens ‘pères mercédaires’, se sent appelé à « un vœu de rachat » pour délivrer les esclaves de la justice du déjà, en prenant leur place.

C’est ainsi que croît le sens moral commun, que progresse le front de la justice. On devrait rappeler de temps en temps à nos fils, comme à nous-mêmes, les sommes d’histoires et de souffrances cachées derrière certains articles de loi. La mémoire collective aiguise et garde notre sens moral, mais quand elle faiblit, les communautés régressent, la souffrance des martyrs pour la justice devient vaine, leur sang versé est offensé.

Chaque fois que l’histoire recule en matière de justice – on l’a vu et on le voit souvent – on élimine « l’écart » entre les faits observés et notre sens moral. On trouve normal de licencier quelqu’un du fait de sa « race », de falsifier les comptes de bilan des entreprises, d’ériger des murs que nos parents avaient abattus au prix de leur vie (murs de ciment, de barbelés, de regards… tous pareils).

Qui aime la justice doit donc d’abord cultiver le sens moral des enfants et des jeunes. Et cela, dès l’école, où l’on réduit l’histoire, la littérature, la poésie au profit des techniques ‘utiles’, amenuisant ainsi le sens de la justice de la future génération et sa capacité de résistance à l’injustice. Développons donc la part des sciences humaines dans l’enseignement technologique, pour un espoir de justice en économie et dans les technologies de fabrication des ‘voitures’.

Mais il y a plus. Les persécutions des prophètes ne proviennent pas seulement des injustes et des méchants. Ils proviennent aussi des « justes du déjà« . Il arrive souvent que les chercheurs de la justice du déjà se mettent à persécuter les « justes du pas-encore« . Les scribes et les pharisiens, les amis de Job, le Sanhédrin, étaient en général des personnes et des institutions qui défendaient la justice de leur temps : « Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, .. ». Justices diverses, et la seconde persécute la première.

L’incompréhension de membres justes et bons de notre propre communauté est typique de toute expérience prophétique. Des fractures se produisent, parfois de véritables persécutions, au sein même du « peuples des justes », parce que la justice du pas-encore apparaît injuste, ingénue, imprudente et nocive à qui cherche la justice du déjà. Cette persécution particulière, ce « feu ami », est parmi les plus grandes souffrances des chercheurs de la justice du pas-encore, souffrance inévitable au progrès de la justice sur la terre.

Quelquefois les justes du déjà, dans une rencontre décisive avec la justice du pas-encore, parviennent à comprendre que leur justice doit s’ouvrir à un « au-delà » pour ne pas devenir injuste. C’est ainsi que Saul, persécuteur au nom de sa justice selon la loi, devient Paul persécuté pour une nouvelle justice. Nous comprenons que notre justice doit mourir pour renaître, doit renaître. Donner son manteau, pardonner sept fois, marcher un mille avec un frère ne nous suffit plus. Nous ne nous sentons justes qu’en donnant aussi la tunique, en parcourant un second mille, en pardonnant à l’infini, tous, toujours. Nos justices vieillissent, elles meurent souvent, et doivent renaître pour réapprendre à mourir.

L’Évangile rapproche la béatitude des persécutés à celle des pauvres : dans les deux cas, « le Royaume des cieux est à eux ». Une amitié, une fraternité relie les pauvres et les persécutés pour la justice. Ils sont tous pauvres, tous persécutés pour la justice. Qui cherche la justice sans être déjà pauvre, le devient suite aux persécutions. Et les pauvretés sont des persécutions nées de la négation de la justice, celle du déjà comme celle du pas-encore.

La justice du déjà nous manque, mais plus encore la justice du pas-encore. Les prophètes sont trop peu nombreux. « Bienheureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux ».

Régénérations / 6 – Elle fait s’avérer nos « pour toujours » ; et réussit à se donner elle-même en prime

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 06/09/2015

Logo rigenerazioni rid« Je vois et je découvre dans les autres ma propre Lumière, page ma vraie Réalité, mon vrai moi (enfoui peut-être ou par honte secrètement dissimulé), et, me retrouvant moi-même, je me réunis à moi en me ressuscitant« .

Chiara Lubich, La résurrection de Rome

La miséricorde a été le ciment dont nous avons pétri notre civilisation dans les siècles passés. Sans connaître et aimer la miséricorde, nous ne comprenons pas la Bible, l’Alliance, le livre de l’Exode, Isaïe, l’évangile de Luc, François d’Assise, Thérèse d’Avila, Francesca Cabrini, Don Bosco, les œuvres sociales chrétiennes, la Constitution italienne, le rêve européen, la vie en commune et les amours d’après les camps de concentration, les familles qui vivent unies jusqu’au dernier moment.

C’est la miséricorde qui fait mûrir et durer nos relations, qui transforme l’attrait amoureux en amour, la sympathie et les émotions communes en grands projets robustes, qui fait s’avérer les « pour toujours » qu’on prononce dans sa jeunesse, qui empêche la maturité et la vieillesse de ne devenir que le récit nostalgique des rêves brisés.

La miséricorde vit de trois mouvements simultanés : celui des yeux, celui des entrailles (le rachàm biblique) et celui des mains, de l’esprit et des jambes. Le miséricordieux est d’abord celui ou celle qui est capable de voir plus en profondeur.

La première miséricorde est un regard qui reconstruit dans la personne miséricordieuse la figure morale et spirituelle de qui suscite en lui la miséricorde. Avant de faire et d’agir pour « prendre soin de lui », le miséricordieux le regarde et le voit autrement. Il distingue le « pas encore » au-delà du « déjà » et du « déjà été » que tous ont sous les yeux. Avant d’être une action éthique, la miséricorde est un mouvement de l’âme, grâce auquel on peut voir l’autre dans son dessein originel, avant l’erreur et la chute, et l’aimer au point de le rétablir dans sa nature plus vraie. Il réussit à reconstruire en son âme l’image brisée, à recomposer la trame interrompue. Il voit une solidarité interhumaine plus profonde et plus vraie que n’importe quel délit ; il croit qu’aucun fratricide ne peut faire disparaître la fraternité. Après Caïn, il voit encore Adam.

Et tandis qu’il voit la pureté dans l’impureté, la beauté dans la laideur, la lumière dans l’obscurité, son corps aussi bouge et la chair est touchée. Les entrailles s’émeuvent. La miséricorde prend tout son corps, dans une expérience totale, comme pour l’accouchement d’une nouvelle créature. Si la miséricorde n’existait pas, l’expérience de l’accouchement resterait totalement inaccessible à l’homme mâle que je suis, mais quand, grâce à elle, je redonne la vie, je peux saisir quelque chose de ce mystère, le plus grand de tous.

La miséricorde se ressent, on en souffre, elle nous travaille. C’est une expérience incarnée, corporelle. C’est pourquoi le miséricordieux en arrive aussi à s’indigner : je ne peux pas être miséricordieux si l’injustice et le mal qui m’entourent ne me font pas viscéralement souffrir. On éprouve viscéralement indignation et colère aujourd’hui face aux enfants morts asphyxiés en Palestine, ou noyés dans un bras de mer, comme on l’éprouvera demain pour la trahison d’un ami en manque de pardon.

La miséricorde est un entrelacement de don et de vertu. Elle n’est pas fruit de nos efforts, mais toute gratuité, cette aptitude à voir la part encore vive et immaculée du cœur de l’autre, même après un crime abominable (part réellement vive en nous et qui le restera jusqu’à notre dernier souffle, sans quoi nous serions des démons). Elle est un don reçu de la vie, de notre famille et de notre éducation d’enfant et de jeune.
Mais la miséricorde a aussi besoin de l’effort vertueux, quand, après le regard de l’âme et le ressenti des entrailles, vient le moment et la libre décision de passer à l’action, de mettre en mouvement les jambes, les mains et l’esprit. La vertu et l’effort, qui viennent toujours après le don du « cœur de chair » et des « yeux de ressuscité », sont ensuite nécessaires pour conserver intact au cours de la vie ce regard, qui tend à s’embuer au fil des ans.

On n’est pas miséricordieux envers n’importe qui, mais seulement envers celui qui se trouve en situation d’erreur, de défaut, de péché, au point que j’en suis touché et blessé personnellement. La première douleur qui génère la miséricorde est celle que ressent la personne miséricordieuse à cause du mal reçu. Qu’elle soit due à une trahison, ou à un délit, ou à une injustice qui me touche directement ou indirectement, cette première douleur doit être réelle et concrète. C’est grâce à cette première souffrance que s’activent le regard différent, la compassion pour la souffrance de l’autre, et l’action qui vise à guérir la blessure. C’est pourquoi la miséricorde naît et s’exerce surtout au sein de nos primordiales relations de communion (dans le rapport entre Dieu et son peuple dans la Bible, miséricorde envers les fils, les amis).

Rien de commun entre le champ sémantique de la miséricorde et celui de la méritocratie. Par sa nature même, la miséricorde s’éprouve pour celui qui est sans mérite, pour celui qui ne mérite que mépris et répulsion. Elle ne se trouve donc pas dans le monde de l’économie et des grandes entreprises : elle y est incomprise, ou combattue pour subversion du fait qu’elle conteste toutes les lois et règles de la justice des marchés, qui ne connaissent et ne pratiquent que la logique méritocratique du « grand frère ». La miséricorde, au contraire, est imprudente, partiale, asymétrique, déséquilibrée, partisane. Elle ne peut donc pas être aimée du capitalisme. Mais s’il n’existait pas une seule personne miséricordieuse dans chaque Madonna della Misericordia ridorganisation et communauté, les toxines produites infesteraient tant leur terrain qu’aucun bon fruit n’y pousserait.

La miséricorde a, par ailleurs, un rapport intrinsèque et nécessaire avec le pardon. Mais le pardon du miséricordieux a ses propres caractéristiques. Par exemple, le repentir de l’autre ne lui est pas nécessaire, ni qu’il demande pardon. L’émotion viscérale et le regard secourable s’activent avant même que l’autre ait reconnu sa faute et se soit converti – toutefois, son repentir et sa contrition favorisent l’activation de la miséricorde.
Sur le seuil de sa maison, le père attendait le fils prodigue alors qu’il dilapidait encore ses derniers sous avec les prostituées et mangeait avec les porcs. Son attente à la porte, le regard tourné vers l’horizon, était déjà miséricorde. Il l’avait « vu » quand encore il « était loin ». Et il courra vers son fils et l’embrassera avant même de vérifier son repentir et sa conversion.
Rien n’est plus inconditionnel qu’un acte de miséricorde. Et rien de plus libre. Le repentir et la conversion sont souvent sa conséquence. Le « je me lèverai, et j’irai » est souvent un mystérieux effet de la miséricorde de quelqu’un qui, à notre insu peut-être, a commencé à y penser en examinant son propre cœur, avec des yeux miséricordieux et secourables. Nous ne saurons jamais combien de libérations hors des plus noires conditions ont commencé par ce regard miséricordieux – pendant notre sommeil peut-être – d’une personne qui a ainsi guéri en son âme notre blessure. Et un jour nous avons été capables de nous relever pour nous remettre en marche. La terre est pleine de ces libérations de profonds pièges moraux et spirituels initiées dans le cœur des miséricordieux. Nos renaissances commencent dans le cœur de qui a sur nous des yeux de mère.

Notre miséricorde est toujours seconde. Surpris, je découvre de pouvoir être miséricordieux parce que quelqu’un l’a d’abord été pour moi. Dans la miséricorde, le ‘moi’ précède le ‘je’ : des entrailles et des yeux m’ont aimé et guéri, et m’ont rendu capable de faire de même. Miséricorde reçue et miséricorde donnée : une réciprocité toujours valable, et qui est essentielle pour l’enfant et le jeune. Derrière une personne aujourd’hui miséricordieuse se cachent, invisibles, les multiples visages miséricordieux qui l’en ont rendue capable.

« Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5, 7). Une béatitude merveilleuse, la seule qui s’offre elle-même pour prix, pour promesse. Mais quelle miséricorde trouvera le miséricordieux ? Rien ne garantit, chaque jour le montre, que ceux envers qui je suis miséricordieux le seront aussi envers moi. S’il y a sans doute un lien entre miséricorde offerte et celle reçue, le monde est pourtant peuplé de personnes miséricordieuses qui, le jour où ils se trouvent avoir besoin d’elle, ne la trouvent pas – ou trop peu par rapport à toute celle qu’ils ont offerte.

Mais il y a deux types de miséricorde que le miséricordieux « trouve » sûrement. La première est celle qui a été donnée et qui, par le don, s’est multipliée. Comme et plus que les autres vertus, la miséricorde croît en s’exerçant. Plus on la pratique, plus on l’acquiert. La souffrance de ceux dont nous essuyons les larmes l’alimente en nous, à la manière des peupliers et des tamerici qui assainissent et désintoxiquent les terrains pollués, où ils croissent en se nourrissant des substances nocives. Si le monde n’était pas peuplé de miséricordieux – ils sont plus nombreux qu’on ne pense – la terre serait empoisonnée, sans aucun espoir de floraison printanière.

Une autre forme de miséricorde que trouve le miséricordieux, est celle, précieuse et sublime, envers lui-même. Qui est capable, par gratuité ou par vertu, de pratiquer la miséricorde envers autrui, se retrouve un jour doté d’autres yeux pour voir autrement des aspects de sa propre vie qu’il a du mal à accepter. Ce jour-là, il tressaille en son cœur en rencontrant face à face la personne qu’il ne voulait pas devenir et qu’il est au contraire devenu, les rendez-vous manqués, les mauvaises directions prises, son récit d’une histoire qu’il n’aurait pas voulu écrire.

Alors que je quitte Taranto, je vois que les 600 boutures de peupliers et les 300 tamarici que quelques habitants ont plantés il y a huit mois, sont déjà hauts de plus d’un mètre. Ils font du bien et ils poussent, comme notre espérance.

Régénérations/4 – Les êtres humains donnent beaucoup uniquement lorsqu’ils sont libres de tout donner

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 23/08/2015

Logo rigenerazioni rid« La vraie générosité est un échange aux conséquences imprévisibles. Elle représente un risque car elle mêle nos besoins et nos désirs aux besoins et aux désirs des autres. »

Adam Phillips et Barbara Taylor, treat On Kindness (Éloge de la gentillesse)

Les entreprises et toutes les organisations continuent d’être des lieux de vie bonne et entière tant qu’elles laissent s’y épanouir des vertus non économiques parallèlement aux vertus économico-entrepreneuriales. Une coexistence décisive mais tout sauf simple, about it car elle demande aux dirigeants de renoncer à exercer un contrôle total sur le comportement des personnes, d’accepter que leurs actes comportent une part d’imprévu et d’être prêts à relativiser y compris l’efficience, qui est en passe de devenir le dogme absolu dans la nouvelle religion de notre époque.

La générosité est l’une de ces vertus non économiques et cependant essentielles à toute entreprise et institution. À la racine de la générosité, il y a le mot latin genus, generis, un terme qui renvoie à la lignée, la famille, la naissance, et c’est le sens premier du mot genre. Cette étymologie ancienne, aujourd’hui perdue, nous donne des informations importantes sur la générosité. Elle nous rappelle avant tout que notre générosité a beaucoup à voir avec la transmission de la vie : avec notre famille, avec les gens qui nous entourent, avec l’environnement dans lequel nous grandissons et apprenons à vivre. Nous recevons la générosité en héritage lors de notre venue au monde ; c’est un don de nos parents et des autres membres de notre famille. La générosité s’apprend au sein du foyer familial. Celle que nous retrouvons en nous dépend beaucoup de la générosité de nos parents, de l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre avant notre naissance, des choix de vie qu’ils ont fait et de ceux qu’ils font au moment où nous commençons à les observer. Elle dépend également de leur fidélité, de leur hospitalité, de leur attitude envers les pauvres, de leur disponibilité à « gaspiller » du temps pour écouter et aider leurs amis, de leur amour et de leur reconnaissance envers leurs propres parents.

Cette générosité primaire n’est pas une vertu individuelle, mais un don faisant partie de la dotation morale et spirituelle de ce que l’on appelle le caractère. C’est un capital que nous possédons déjà lors de notre venue sur terre, qui s’est formé avant notre naissance et que nous alimentons grâce aux qualités de nos relations durant les toutes premières années de notre vie. Il dépend également de la générosité de nos grands-parents et arrière-grands-parents, de nos voisins et de celle de nombreuses autres personnes qui, même si elles n’entrent pas dans notre ADN, contribuent, de façon mystérieuse mais bien réelle, à notre générosité (et à notre absence de générosité). Elle est influencée par les poètes qui ont nourri le cœur de notre famille, par les prières de ceux que nous aimons, par les musiciens que nous apprécions et écoutons, par les chanteurs ambulants dans les fêtes de village, par les discours et les actions des politiques et par les homélies des prédicateurs ; par les martyrs de tous les mouvements de résistance, par ceux qui ont donné leur vie hier pour notre liberté d’aujourd’hui. Elle procède de la générosité infinie des femmes des siècles passés (il existe une grande affinité entre la femme et la générosité) qui, bien souvent, ont fait passer l’épanouissement de la famille qu’elles ont fondée avant celui de la leur – et les femmes continuent aujourd’hui à le faire. La générosité engendre la reconnaissance envers ceux qui, par leur générosité, nous ont rendus généreux.

Vivre avec des personnes généreuses nous rend plus généreux, et l’on observe la même chose avec la prière, la musique, la beauté… Cultiver la générosité produit bien plus d’effets que nous ne parvenons à en voir et à en mesurer, et il en va de même lorsque nous-mêmes et les autres manquons de générosité. La réserve de générosité d’une famille, d’une communauté ou d’un peuple est en quelque sorte la somme de la générosité de chacun. Chaque génération augmente la valeur de cette réserve ou la réduit, comme c’est actuellement le cas en Europe, où notre génération, qui n’a plus ni idéaux ni grandes passions, est en train de dilapider le patrimoine de générosité dont elle a hérité. Un pays qui laisse la moitié de ses jeunes au chômage n’est pas un pays généreux.

En outre, notre générosité diminue avec l’âge. Lorsque l’on est adulte puis âgé, on tend à devenir moins généreux. L’horizon futur nous apparaît tout à coup fini et proche ; ainsi, le temps, qui est la première « monnaie » de la générosité, se fait plus rare. Nous n’en avons jamais assez et il ne nous en reste plus à consacrer aux autres. C’est pour cela que conserver la générosité dont nous avons hérité et que nous avons cultivée dans notre jeunesse demande énormément de travail. Là, la générosité se fait vertu, parce qu’il faut beaucoup d’amour et de souffrance pour rester généreux quand les années passent.

Pourtant, conserver notre générosité est fondamental si nous voulons continuer à engendrer la vie. Générosité et engendrer sont deux mots frères : l’un ne peut se lire ni s’expliquer sans l’autre. Seul celui qui est généreux engendre, et engendrer la vie renforce et alimente la générosité. L’absence de fécondité ou la stérilité de la vie est alors un symptôme de la diminution de la générosité. Lorsque l’on se retrouve, souvent brutalement, dénué de créativité et d’énergie vitale, il faut ressentir le désir d’être encore généreux, à tout âge, pour espérer recommencer à engendrer, car le temps offert par une personne redevenue généreuse possède une valeur inestimable.

Au sein des entreprises, qui sont tout simplement une tranche de vie, il y a souvent beaucoup de générosité et, donc, de générativité. Les chefs d’entreprise sont généreux par vocation, notamment dans la première phase de leur activité, lorsque l’entreprise n’est encore qu’un ensemble de rêves à réaliser, que de nouvelles idées naissent chaque jour et que l’on est trop occupé à développer la nouveauté, si bien que l’on n’a pas le temps d’être avare et mesquin. Les bonnes entreprises, y compris les entreprises économiques et industrielles, sont l’œuvre de personnes généreuses, et c’est encore le cas aujourd’hui. Au moment où une entreprise démarre, la générosité des entrepreneurs, des associés, des dirigeants et des salariés n’est pas seulement importante, mais essentielle à son bon développement. Sans l’enthousiasme de tous et sans ce qu’ils donnent en surplus par rapport aux exigences de leur contrat de travail et à leurs devoirs, autrement dit, sans générosité, les entreprises ne voient pas le jour ou bien ne durent pas. On pourra créer des services pour répondre à des commandes ou pour saisir des opportunités de spéculation, mais il n’en sortira pas de bonnes et belles entreprises.

La joie, « sacrement » de toute vie généreuse, accompagne aussi les jeunes entrepreneurs et les vraies entreprises au début de leur aventure. Mais lorsque l’entreprise grandit et se transforme progressivement en une organisation complexe, bureaucratique et rationnelle, orientée vers le profit, la générosité originelle des entrepreneurs diminue et la générosité authentique n’est plus exigée des salariés, ni encouragée. Elle laisse alors la place à une sous-espèce de générosité : la générosité adaptée aux objectifs à atteindre, gérable et contrôlable. C’est ainsi que l’on prive la générosité de sa dimension de surplus, d’abondance et de liberté. La générosité n’est pas efficiente par nature parce qu’elle a un besoin essentiel de gaspillage et de redondance. Elle ne peut non plus faire l’objet de mesures incitatives car elle n’obéit pas à la logique du calcul.

On perçoit alors qu’une culture organisationnelle fondée sur l’idéologie de l’incitation économique fait justement disparaître chez ses membres la dimension de générosité en surplus qui lui avait permis d’être innovante et générative en des temps meilleurs. L’entreprise transformée en institution voudrait pouvoir se contenter de cette générosité qui entre dans ses projets industriels, c’est-à-dire une générosité limitée, domestiquée, réduite au minimum. Or, si la générosité perd cette notion de gaspillage et de surplus, elle se dénature et prend un autre visage, car on ne peut être généreux pour « atteindre des objectifs ».

Ceux qui essaient de normaliser la générosité en la dépossédant de ses dimensions moins faciles à gérer et plus déstabilisantes ne fait rien d’autre que combattre et tuer la générosité même. La générosité produit ses meilleurs fruits lorsqu’on la laisse libre de donner plus de fruits qu’il n’en faut. Or, la coexistence de fruits « utiles » et « inutiles » est justement l’un des pires ennemis des entreprises capitalistes et de toutes les institutions bureaucratiques. Grâce à la technologie, nous avons réussi à produire des « mandariniers » sans leurs semences difficiles à obtenir. Pourtant, si les techniques managériales amputent notre générosité des « semences » qui ne plaisent pas à l’entreprise ou ne lui servent pas, c’est la générosité même qui disparaît. Les êtres humains donnent beaucoup uniquement lorsqu’on les laisse libres de tout donner. À l’avenir, la qualité de vie au sein de nos organisations dépendra de plus en plus de la capacité de leurs dirigeants à laisser mûrir plus de fruits qu’ils n’en mettront sur le marché, à faire vivre et grandir même les vertus inutiles à l’entreprise.

Nous voici de nouveau devant une nouvelle forme du principal paradoxe des organisations modernes. Le développement de leurs dimensions et l’application de techniques et méthodes standardisées de gestion et de contrôle avilissent, chez les salariés, les caractéristiques qui ont permis la naissance de l’entreprise et dont celle-ci a encore un besoin vital pour continuer à engendrer. Si cette loi vaut pour toutes les organisations, elle devient cruciale lorsque l’on a affaire à des entreprises et communautés capables de se développer uniquement quand elles parviennent à avoir en leur sein des personnes généreuses et les mettent dans des conditions qui leur permettent de déployer leur générosité même au travail.

Enfin, un aspect particulièrement délicat entre dans la dynamique de la générosité ; il s’agit de que l’on peut appeler la « chasteté organisationnelle ». La générosité ne renvoie pas seulement au fait d’engendrer : elle exige aussi la chasteté, un mot qui peut sembler en contradiction avec les deux autres, en apparence, seulement. La personne généreuse ne « mange » pas, elle ne consomme pas les belles personnes qu’elle voit autour d’elle, mais les laisse profondément libres. Une entreprise et organisation généreuse n’a pas la prétention d’accaparer entièrement le temps et l’esprit de ses meilleurs salariés, ni même de ses salariés bien particuliers dont sa réussite dépend presque exclusivement. Car elle sait ou, du moins, elle devine que, si elle le faisait, ces personnes perdraient les dimensions de la beauté qui les avaient rendues excellentes et spéciales et que, pour continuer de s’épanouir, elles ont besoin de liberté et de surplus. Si je cueille une magnifique fleur dans une vallée alpestre pour rendre mon séjour plus agréable, j’ai déjà décidé de sa fin. Même si je garde ses racines et la replante dans mon jardin, je ne pourrai plus jamais revoir les couleurs et le parfum qui m’avaient attiré lorsque j’étais à la montagne, parce qu’ils étaient le fruit spontané de la générosité de toute la vallée, de ce soleil, de ces minéraux, de cet air. Les meilleurs jeunes de nos organisations et communautés restent beaux et lumineux tant que nous ne décidons pas de les déraciner pour les planter dans le jardin de notre maison et de les transformer en un bien « privé », tant que nous sommes disposés à faire partager leur beauté à tous les habitants de la vallée. Trop de jeunes se fanent dans les grandes entreprises, parfois même dans les communautés religieuses, parce qu’ils n’y rencontrent pas cette générosité sans laquelle ils ne peuvent conserver leur surplus de beauté. Pour entretenir la générosité des personnes, il nous faut des institutions généreuses, des personnes magnanimes et des âmes plus grandes que les objectifs de l’organisation à laquelle elles appartiennent.

Nous sommes tous habités par un souffle d’infini. Tous les lieux de vie continuent de fleurir tant que ce souffle reste vivant, libre et inaltéré.

Commentaires – La grande finance à haut risque

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 25/08/2015

Borsa Shanghai crollo ridNous sommes tous bien peu informés sur ce qui se passe vraiment sur les marchés et à la Bourse de Shanghaï. Ceci est déjà une mauvaise nouvelle car, buy information pills s’il y a une chose qui préoccupe les marchés, et nous tous, d’ailleurs, c’est bien le manque de transparence. Ce manque engendre, plus que n’importe quoi d’autre, la peur et l’incertitude, donc des reventes et une fuite des capitaux, qui ont provoqué hier la plus grosse baisse (-8,49%) depuis 2007, et celle-ci a entraîné à son tour les bourses européennes dans leur plus grave chute depuis 2011. Cependant, il y a certaines choses que nous savons.

Le marché financier chinois a incontestablement enregistré une croissance trop forte et trop rapide ces toutes dernières années, et ce précisément alors que la croissance de l’économie réelle et de la production ralentissait. Et, surtout, nous savons qu’il existe un entremêlement, mystérieux et unique dans l’histoire, entre le capitalisme et le contrôle du géant asiatique par l’État. En l’espace de quelques années, l’économie chinoise a subi un changement radical. De pays de cocagne des chefs d’entreprise occidentaux qui, attirés par le faible coût de la main-d’œuvre, y délocalisaient leurs industries, la Chine est devenue l’un des principaux marchés mondiaux de consommation, y compris de produits de luxe (ce n’est pas un hasard si les titres italiens qui s’effondrent à la Bourse de Milan sont des entreprises de haute couture). Le secteur financier a enregistré une croissance exponentielle, y compris grâce au tournant normatif pris en octobre 2014, qui a ouvert le marché boursier aux investisseurs du monde entier, faisant ainsi passer les bourses chinoises, alors places boursières en périphérie, au rang de deuxième marché au monde, juste derrière Wall Street. Et lorsque les activités de la finance atteignent des taux très élevés tandis que l’économie réelle ralentit, il est évident qu’une bulle spéculative se forme et, comme l’histoire économique nous l’enseigne, tôt ou tard elle éclate.

Il est encore trop tôt pour dire si nous sommes à la veille d’un autre tsunami financier mondial dont l’épicentre se trouve en Chine, ou bien s’il s’agit simplement d’un contrecoup et de l’ajustement d’un cycle des rendements financiers chinois qui, après une forte croissance durant l’année écoulée, sont aujourd’hui en perte de vitesse (à ce jour, les pertes enregistrées cet été ont « seulement » annulé les gains réalisés au cours des douze derniers mois). Pourtant, si nous observons bien ce qui se passe actuellement dans le monde (la politique monétaire de la Federal Reserve, l’effondrement des prix du pétrole ou encore les incertitudes sur le présent et l’avenir de la Grèce et de l’Europe), nous pouvons tenter certaines considérations générales sur l’état de santé du système économico-financier mondial.

Avant toute chose, cette crise chinoise nous enseigne que, malgré les effets dévastateurs de la dernière grande crise financière américaine et européenne, la spéculation n’a jamais cessé dans aucun pays et s’est davantage tournée vers les économies émergentes, la Chine en tête. Les institutions politiques, économiques et financières n’ont tiré aucune leçon des souffrances de ces huit dernières années. À peine l’économie américaine et celle des États européens les plus puissants a-t-elle amorcé une reprise que les politiques, les lois et, surtout, l’attitude culturelle des institutions vis-à-vis de la finance sont redevenues, en substance, ce qu’elles étaient avant 2007. En matière d’économie et de finance, l’histoire n’a que de mauvais élèves. La crise de l’euro et de la Grèce a détourné de nouveau l’attention de l’opinion publique qui a oublié de suivre, avec le sens critique qui s’impose, le monde de la grande finance ; celui-ci, profitant de notre inattention, a continué imperturbablement à faire son œuvre.

Ces turbulences chinoises nous envoient un premier message fort et clair : la grande finance constitue aujourd’hui le seul vrai pouvoir mondial. Nous nous ne pouvons donc nous permettre de l’ignorer ou de laisser ce pouvoir aux mains des spécialistes (qui, d’ailleurs, tiraient la sonnette d’alarme sur les bourses chinoises depuis plusieurs mois), entre autres parce qu’il est toujours trop tard lorsque les grandes bulles financières éclatent.

Le second message a trait au sort du capitalisme mondial. Même si la rhétorique des grandes puissances souligne la bonne santé des économies occidentales, en réalité notre système mondial est extrêmement vulnérable, parce que nous sommes en train de l’éloigner progressivement du travail humain et de l’économie réelle pour le fonder sur des richesses trop abstraites et virtuelles. Posons-nous cette question : quelle valeur l’économie chinoise avait-elle créée durant l’année écoulée, si cette valeur a été détruite en quelques séances de Bourse ? Sur quelles valeurs notre nouveau monde repose-t-il ?

Alors que les crises économiques et financières faisaient rage, nous avons affirmé à plusieurs reprises, dans nos colonnes, que les grandes bulles spéculatives deviendraient la règle, et non l’exception, du nouveau capitalisme financier. Car, si nos économies engendrent le bien-être grâce à notre travail, il est probable que l’économie chinoise d’aujourd’hui ou une méga-bulle financière détruise demain, en l’espace de quelques jours, la pseudo-richesse sur laquelle se fondaient, pensions-nous, notre consommation et nos emprunts. Afin d’éviter ces funestes scénarios assez probables, il nous faut développer une nouvelle façon d’être acteurs de la politique, à l’échelle locale et mondiale. Au fond, les tentatives maladroites du gouvernement chinois de reprendre la main sur une finance devenue ingouvernable, nous montre également qu’une économie et une finance restant totalement en-dehors des dynamiques démocratiques se transforment en machines incontrôlables. Si, aujourd’hui, elles nous font nous réjouir en nous rapportant des gains gratuits, demain elles nous feront pleurer en causant des pertes qui retomberont en grande partie sur ceux qui n’auront pas profité de ces premiers gains faciles.

Alors, tout en retenant notre souffle en attendant les évolutions des jours à venir, recommençons à suivre la finance, étudions-la davantage, exerçons notre souveraineté de citoyens et exigeons plus de démocratie économique et financière, si nous ne voulons pas nous résigner à devenir de plus en plus des sujets d’un empire invisible.

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 09/08/2015

Logo rigenerazioni rid

« Et quand je vois au ciel briller les étoiles, abortion Je me dis en moi-même : À quoi bon tant de facelle? Que fait l’éther infini, information pills et ce profond infini ciel serein ? Que veut dire cette solitude immense ? Et moi, approved qui suis-je ? »

Giacomo Leopardi, Canto notturno di un pastore errante dell’Asia

L’humilité est une de ces vertus que l’économie et les grandes entreprises n’aiment pas, alors qu’elles en ont un besoin vital. Notre culture, soumise à l’influence croissante des valeurs de l’entreprise, est incapable de voir la beauté et la valeur de l’humilité, qui se trouve ainsi « humiliée ».

Les vertus pratiquées et entretenues par les grandes entreprises et les grandes organisations se nourrissent en effet de l’anti-humilité. Pour faire carrière et être valorisé, il faut mettre en avant ses mérites, montrer une mentalité et des attitudes « gagnantes », être plus ambitieux que ses collègues-concurrents. Il faut chercher et désirer ce qui est en haut, et fuir le bas, tout ce qui touche la terre, l’humus – l’humiltas.

L’époque que nous vivons n’est pas à l’humilité. Les générations passées, et celles qui sont aujourd’hui sur leur déclin, connaissaient et reconnaissaient parfaitement l’humilité. Elles avaient appris à la découvrir, cachée sous terre, en faisant l’expérience de la limite que seul peut faire celui qui connaît la terre pour l’avoir touchée de ses propres mains. C’est en touchant les pierres, le bois, les outils rudes du travail, les vêtements pauvres, la nourriture parcimonieuse, les machines dans les usines et dans les bureaux, que l’on découvrait la terre et, en dialoguant avec elle, on apprenait les métiers et le métier de vivre. La culture des générations qui avaient connu les grandes guerres et les holocaustes, réussissait à sauvegarder la foi en Dieu et la foi en l’homme. C’était une culture humble, parce que ces hommes et ces femmes aimaient, estimaient l’humilité et la récompensaient.

L’humilité est une vertu de la vie adulte. On ne doit pas humilier les enfants et les jeunes dans le but de les rendre humbles. L’humiliation provoquée par l’entourage n’engendre pas l’humilité, mais mille maladies du caractère. La seule humiliation utile est celle qui nous vient de la vie, sans que personne ne nous la procure intentionnellement. On prépare les enfants et les jeunes à l’humilité en les mettant en contact avec la beauté, avec l’art, avec la nature, la spiritualité, la poésie, les contes, la grande littérature. C’est en rencontrant l’infini que l’on se découvre fini, mais habité par un souffle d’éternité, et quand cette expérience de toucher l’infini s’accompagne des expressions les plus hautes de l’humanité, la finitude n’écrase pas, mais élève ; la limite ne mortifie pas, mais fait vivre. Quand nous levons les yeux et que nous sentons le ciel « infini et immortel », alors se forme en nous le terreau où l’humilité peut fleurir.

Nous nous formons à l’humilité à travers nos relations avec nos pairs, lors de nos échanges avec nos amis ou à nos frères et sœurs. La réduction du nombre et de la diversité des amis de nos enfants, remplacés par des rencontres « fonctionnelles » (piscine, musique…), mais aussi et surtout les trop nombreuses relations « toutes-puissantes » avec les machines (tv, smartphones, tablettes…), modifie et réduit inévitablement les occasions de faire de bonnes expériences des limites, ce qui menace le développement de l’humilité. L’expérience de la mort et de la maladie, dès les premières années de la vie, représente une rencontre essentielle qui fait naître l’humilité. Cacher à la vue des enfants leurs grands-parents et autres parents morts, ne pas amener les adolescents voir des parents et amis malades ni à leur enterrement, complique et empêche la rencontre avec la loi de la terre et ne contribue pas à faire mûrir l’humilité en eux. Une éducation qui ne pose aucune limite n’éduque pas davantage à l’humilité.

Beaucoup de personnes âgées offrent des témoignages d’humilité et sont passés maîtres dans cet art, parce que la vie a eu le temps de les rendre humbles. Dans les civilisations qui ont précédé la nôtre, leur présence était essentielle, entre autres à cause du magistère d’humilité qu’elles exerçaient. En s’éloignant de la terre qui les avait engendrées et en se rapprochant de celle qui les attendait, elles offraient une perspective différente et essentielle sur la vie, qu’elles pouvaient faire partager à tous. C’est entre autres pour cette raison que le monde des grandes entreprises, construit sur des registres psychologiques s’adressant aux adolescents et aux jeunes (d’où le recours fréquent à des métaphores issues du monde du sport, presque toutes inappropriées), ne connaît pas l’humilité, et ne la comprend pas.

L’humilité illustre dans sa plus belle expression une loi universelle qui forme le cœur de nombreuses vertus et d’autres grandes choses de la vie : on devient humble sans même s’en apercevoir. Nous découvrons l’humilité en recherchant autre chose : la justice, la vérité, l’honnêteté, la loyauté, l’agapè. Si elle ne peut se programmer, nous pouvons la désirer, l’estimer et l’attendre comme un cadeau que la vie nous fait. Lorsque nous l’attendons, elle vient tôt ou tard et nous sommes surpris de son arrivée. Souvent, cela se produit dans les moments où l’on est le plus faible, après un échec, un abandon ou un deuil, lorsque l’humiliation fait fleurir l’humilité. L’amour de l’humilité est le fondement de toute vie bonne, parce qu’elle nous permet de ne pas nous approprier nos vertus et les dons que nous avons reçus.

L’humilité est une vertu « indicible » et elle est foncièrement relationnelle : seuls les autres peuvent et doivent reconnaître notre humilité, de même que nous pouvons et devons reconnaître la leur, dans un jeu de réciprocité qui constitue la grammaire de la bonne vie civile. Elle est invisible mais bien réelle, et nous savons la reconnaître même si nous sommes peu humbles, voire pas du tout, et que nous aimerions l’être, car le désir d’humilité est déjà une forme d’humilité. Les fruits qu’elle porte sont reconnaissables entre mille. Le premier d’entre eux, c’est notre « gratitude » sincère envers la vie, envers les autres et nos parents, qui naît d’une prise de conscience : nos talents, nos mérites et notre beauté sont un cadeau, un « charis », une grâce. L’humilité consiste à prendre acte de la vérité sur le monde et sur la vie. Elle naît de façon naturelle ; c’est un acte de l’âme, qui n’exige aucun effort de volonté, c’est reconnaître ce qui apparaît un jour comme une évidence. Elle nous fait comprendre que nous entrons pour une part infime dans les choses les plus belles et les plus grandes, car ce que nous sommes et possédons n’est que le cadeau généreux de la vie.

Tout est grâce. Cependant, pour parvenir à cet acte naturel et radical de gratitude, il faut pratiquer l’amour de la vérité, un exercice éthique qui dure tout au long de la vie adulte et se termine – sur un dernier acte de gratitude – lorsque nous quittons ce monde, en étant simplement reconnaissants et enfin humbles. L’humilité n’est alors rien d’autre que l’accès à une vérité plus profonde. Elle est donc un don immense. La personne humble est constamment reconnaissante. Ses « merci », rares car précieux, s’expriment parce qu’elle a conscience de la beauté et de la bonté de ceux qu’elle côtoie – il existe une beauté plus profonde et plus vraie des personnes et du monde, qui ne se révèle qu’aux humbles. Et seule une personne humble sait prier.

La capacité à s’excuser et à dire « pardonne-moi » est le deuxième signe de la présence de l’humilité. Certains conflits ne parviennent pas à s’apaiser parce que chacun est subjectivement convaincu d’avoir entièrement raison, et il attend donc que ce soit l’autre qui vienne s’excuser. Mais, comme ils sont tous deux convaincus d’avoir raison, ils restent coincés dans des pièges relationnels qui finissent par engloutir des familles, des amitiés, des communautés et des entreprises, parfois même des peuples entiers. Pour sortir de ces pièges, il faut au moins « une » personne humble, capable de demander pardon même lorsqu’elle ne se sent pas responsable du conflit – et elle ne l’est peut-être pas réellement. Elle fait le premier pas vers la réconciliation parce qu’elle a à cœur de reconstruire la « relation » malade, avant même que les responsabilités et les torts de chacune des parties prenantes ne soient reconnus. En effet, elle sait que c’est seulement après la reconstruction de la relation qu’il sera possible et nécessaire de reconstituer la trame de la responsabilité de chacun face aux faits qui se sont produits.

Prononcer ces « excuse-moi » et « pardonne-moi » est particulièrement difficile, donc très précieux, dans les rapports hiérarchiques. Dire humblement « excusez-moi » à l’un de nos responsables est très difficile : il est bien plus simple de se taire ou bien de le dire soit par peur, soit par opportunisme. Mais il est encore plus difficile pour un directeur de demander pardon à l’un de ses subordonnés, car aucun règlement de l’entreprise ni code éthique ne le lui impose. Et pourtant, quelques mots tels que « pardonnez-moi », prononcés par un chef d’entreprise à l’adresse de l’un de ses collaborateurs, confère une qualité éthique et humaine à tout le groupe de travail. De telles paroles créent un esprit de solidarité et même de fraternité au sein de l’équipe de travail : elle parvient à tout donner dans les moments de difficulté uniquement lorsque ses membres ont le sentiment de partager tous le même destin et d’être égaux, en faisant passer cela avant leurs différences de salaire et de responsabilité. Un « merci » et un « excusez-moi », prononcés avec sincérité et humilité par un chef d’entreprise, génèrent un plus grand esprit d’équipe que cent leçons de « team building » (formation d’un groupe de travail) qui, en l’absence de ces paroles profondes, finissent par trop ressembler aux jeux de nos enfants préadolescents. Or, l’humilité, à l’instar d’autres grandes paroles de la vie, nous rend plus forts et résistants en même temps qu’elle nous rend plus vulnérables. Remercier et demander pardon dans la vérité rend les chefs d’entreprise plus fragiles dans un monde qui a fait de l’invulnérabilité la valeur entre toutes. Cela revient à montrer une blessure, la nôtre et celle de l’autre, afin de la guérir. Hélas, le registre des relations au sein de l’entreprise, entièrement masculin, n’accorde aucune place ni signification à ces blessures. C’est ainsi qu’au lieu de guérir, elles restent cachées et s’infectent jusqu’à empoisonner tout le corps.

Le monde de l’entreprise en Occident souffre de graves lacunes chez les nouvelles classes dirigeantes, parce que cette culture de l’humilité, gommée par des pratiques et des idéologies inspirées de l’anti-humilité qui présentent l’humble comme un « perdant », nous fait cruellement défaut. La première leçon de management devrait porter sur l’humilité. De telles leçons ne sont données nulle part, en raison du manque de professeurs, et parce que l’humilité ne peut s’enseigner dans les écoles de commerce ; mais, surtout, si l’on commençait à faire l’éloge de l’humilité et de ses sœurs (la douceur, la miséricorde, la générosité…), toute la culture de la gestion d’entreprise et ses techniques s’en trouveraient complètement bouleversées. L’humilité apprend à suivre les autres. Un responsable qui n’a pas été formé à suivre les autres – n’importe quel autre, les pauvres, ce qu’il a de meilleur et de plus authentique en lui – ne sera jamais un bon guide, ni un vrai chef.

La valeur de toute une existence se mesure au degré d’humilité qu’elle est parvenue à générer. L’humilité est fondamentale pour vivre et résister lors des grandes épreuves. Quand la vie nous fait trébucher et que nous touchons la terre (humus), nous ne nous faisons pas trop mal et nous réussissons à nous relever si nous avons appris à connaître la terre et sommes devenus ses amis. Sans l’humilité, impossible d’atteindre l’excellence humaine, de bien apprendre un métier et de devenir vraiment adulte. Chaque cantique des créatures se conclut là-dessus.

 Encart rédactionnel de Città Nuova n.13-14/2015

Cover 41Disponible en ligne, pilule voici le nouveau bulletin EdeC n.41, price que les abonnés à Città Nuova reçoivent chez eux ces jours-ci, price en encart rédactionnel du numéro 13-14/2015 de la revue du 10-25 juillet. Sur le site EdeC ce bulletin est à disposition en version html ou  téléchargeable en document pour l’impression.

Comme le souligne Alberto Ferrucci dans l’éditorial, ce numéro est entièrement consacré aux événements EdeC de Nairobi en mai dernier, qui – les participants en témoignent – ont vraiment eu l’envergure d’une nouvelle « bombe EdeC ».
« Une entreprise ne suffit pas » : tel est le titre de ce numéro, une devise née spontanément pendant ce congrès qu’Ornella Seca nous explique dans son article.

Alberto Sturla a participé à ce congrès EdeC « en simple curieux », et nous décrit en termes surprenants,FORMY 33 italiano 400 rid sous le titre « Créatifs. Pour l’autre« , la réalité qu’il a pu remarquée ces jours-là à Nairobi.
Page importante : des extraits des principaux points du message de Maria Voce aux participants du congrès.

Les intervenants des séances plénières ont tenté de recueillir en une page l’essentiel de leurs exposés, pour faire connaître à tous les importantes réflexions de Nairobi. Nous avons donc les synthèses de Geneviève A.M. Sanzé : « Ubuntu, c’est partager« , de Luigino Bruni : « Apprenons à voir l’arbre qui pousse« , de Giuseppe Argiolas : « Le style d’une entreprise EdeC« , de Luca Crivelli : « Les vraies richesses et pauvretés« , et de Lorna Gold : « La richesse de la communion« .

À Nairobi il y a eu de nombreux témoignages d’expériences EdeC : nous en avons choisi un en particulier, celui de Gilbert Gba Zio, « La vie de la communauté de Glolé« .

Un beau panorama s’imposait sur l’École EdeC à Nairobi avec plus de 170 jeunes, ainsi que l’annonce de deux nouveaux incubateurs d’entreprises : Anouk Grevin nous le raconte dans « Les rêves se réalisent ensemble« .

Et notre sympathique mascotte Formy ferme la marche du numéro, par sa cinquième parution dans Città Nuova. Bonne lecture !

Un belle enquête de Guilhem Dargnies qui a interviewé des chefs d’entreprise engagés dans l’Economie de communion:  Lire l’article Famille Chrétienne 20150429

 

Un article de la revue Nouvelle Cité:

http://www.nouvellecite.fr/continuer-creer-de-la-valeur-humaine-et-economique/