Economie de Communion - La culture du don

Les demandes nues / 14 – Comprendre le piège des « mouches mortes » et le don des « prophètes »

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 07/02/2016

Logo Qohelet rid mod« La fondation d’une communauté recèle toujours un point obscur, website un inconscient collectif, pilule qui a son origine dans l’inconscient du fondateur et dans son besoin humain de contrôler. Si la communauté est appelée à grandir et se développer, medical ce point obscur doit être purifié. La crise est la purification de cet inconscient collectif. La communauté doit passer du mythe du fondateur parfait à une appropriation plus collective du mythe fondateur, purifié de ce qui n’est pas essentiel ».

Jean Vanier, le mythe fondateur

« Quelques mouches mortes infectent l’huile du parfumeur. Un peu de sottise pèse plus que la gloire d’un sage » (Qohéleth 10, 1)

Il nous avait quittés, quelques versets plus haut, en louant la lumière qui éclaire le visage du sage (8, 1), et voilà que Qohéleth complique à présent le discours, en nous montrant la vulnérabilité et la fragilité de la sagesse. Comme il suffit d’une mouche morte dans le flacon de parfum pour l’infecter, il suffit d’un peu de sottise pour ruiner la sagesse. De fait, Qohéleth semble nous dire que cette sagesse « lointaine », « d’une profondeur sans fin » (7, 24) succombe à la sottise, même quand nous réussissons à en faire l’expérience et à être sages, au moins provisoirement. Au début de son discours, il avait affirmé que « On profite de la sagesse plus que de la sottise, comme on profite de la lumière plus que des ténèbres » (2, 13). Maintenant, au bout son chant, il nous dit que la sottise est la plus forte, qu’il en faut peu pour tout corrompre. On ne gagne rien à chercher dans ce livre, et dans les autres livres sapientiaux, des clés de lecture qui révèlent si les versets sur la supériorité de la sagesse sont plus vrais que ceux où Qohéleth affirme le contraire. Il est beaucoup plus fécond de lire Qohéleth en tant que maître à penser non idéologique, et donc auto-subversif.

Un des ingrédients de base des cultures non encore contaminées par l’idéologie, ou des cultures qui ont su résister et s’en libérer, est justement leur capacité d’auto-subversion. L’auto-subversion, au sens du grand économiste Albert O. Hirscham, est la vertu, très rare, de savoir mettre en question ses propres certitudes, de ne pas chercher dans ce qui nous arrive la confirmation de nos idées, mais ce qui les nie et les défie. Vertu de celui qui croît que la vie telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui est plus vraie que les vérités qu’il s’est construites et conquises hier. La pensée auto-subversive est utile à tous ; elle est surtout essentielle à qui a embrassé une foi, religieuse ou laïque, adhéré à la promesse d’une terre nouvelle. La pratique de l’auto-subversion est la meilleure prévention contre toute forme d’idéologie. Si l’idéologie est en effet irréfutable, c’est parce qu’elle a tendance à nous faire trouver au bout du parcours ce qu’on y avait mis au début.

La naissance d’une idéologie comporte au moins deux opérations. La première commence quand on est encore conscient que la réalité est ambivalente, que tout ce qui arrive n’est pas en cohérence avec nos convictions. Le monde nous paraît plus grand que celui de nos thèses, mais on commence à exclure de nos analyses l’incommode et le dissonant. La seconde opération consiste à nous auto-convaincre que le monde n’a pas d’autre dimension que celle qui nous intéresse et qui confirme notre vision : à force de raconter un monde différent du vrai, on finit par ne plus voir la réalité dans son ensemble.

C’est en cela que l’idéologie est intouchable : l’évidence contraire à nos idées ne réussit pas à corriger nos convictions tout simplement parce que nous ne sommes plus en mesure de voir cette évidence. Si l’on ne soigne pas le trouble de la vue qui empêche de distinguer les couleurs, on croît fermement que le monde n’est qu’en noir et blanc. Aussi la personne absorbée par l’idéologie nous apparaît-elle de bonne foi et d’une étrange sincérité, confondant notre jugement, nos analyses, nos thérapies. L’auto-subversion n’est possible que dans la première phase, quand nous pouvons encore reconnaître les signaux des premiers mouvements du virus dans le corps.

Un premier signe de l’imminence de la fièvre est le moindre intérêt pour les idées des autres, et la recherche de la compagnie des semblables. On ne se pose plus de nouvelles questions, on veut seulement les vieilles et sûres réponses. Un second signe est l’émergence du sentiment de persécution. On commence à diviser le monde en deux groupes : le petit monde des amis avec qui on partage la même vision, et l’ensemble des autres qui ne nous comprennent pas et qu’on ressent hostiles. On se crée un ennemi imaginaire qu’on voit partout : les journaux, la télé, les voisins, Dieu (s’il ne correspond pas à l’idée qu’on s’en est faite). On commence même à mettre en discussion et à relativiser les propos des meilleurs, ceux qu’on a toujours estimés, s’ils ne confirment pas notre naissante idéologie. On se crée ainsi, jour après jour, un « texte sacré » dont on devient évangéliste et prophète.

Le livre de Qohéleth, comme celui de Job, est en soi un exercice d’auto-subversion propre à la Bible, niant continuellement les idées de Dieu et de religion qu’elle propose, pour éviter sa transformation en idéologie. Le Dieu-Elohim de Qohéleth a survécu parce que Qohéleth l’a renversé souvent.

L’idéologie – qui est une idolâtrie sophistiquée – est une pathologie universelle, particulièrement commune et grave quand elle touche des personnes religieuses, parce qu’elle consomme et utilise Dieu et les autres habitants invisibles du monde comme des matériaux de construction d’un empire idéologique. Quand Dieu lui-même finit par coïncider avec l’idée qu’on a de lui, l’idéologie est parfaite et sans issue. Les mouches mortes ont infecté tout le parfum. Il est rare de rencontrer d’authentiques communautés et personnes de foi, parce qu’on a affaire, le plus souvent, non pas à la foi et à des idéaux, mais à des variantes des nombreuses idéologies de ce monde.

La foi et l’idéologie de la foi sont deux choses très différentes. La foi libère des propres dogmes et idoles, elle interroge ; l’idéologie, elle, attache, consomme, rend esclave de l’idole, et invente de multiples réponses faciles et fausses. Nulle vie spirituelle authentique ne peut naître si l’on reste incapable de se libérer un jour de l’idéologie de la foi que nous nous sommes peu à peu construite.

La phase idéologique est (quasi) inévitable, notamment au sein de communautés spirituelles et charismatiques. Autour de l’idée originelle qui nous a « appelés » se crée peu à peu un édifice : d’abord une tente, puis un temple gardien de « l’arche » de la première alliance, et enfin, à côté, nous nous bâtissons un palais, plus grand que le temple construit pour Dieu – comme l’avait bâti Qohéleth-Salomon (1R 7, 1). L’idéologie est le processus qui va de la voix invisible à la construction de l’arche, puis de l’arche à la tente et au palais. L’auto-subversion individuelle et collective, les rares fois où elle advient, est œuvre de destruction, intentionnelle cette fois, des nombreuses constructions qui se sont succédées autour de la première promesse, pour revenir à la gratuité de la première parole.

C’est un chemin à rebours, un retour à la maison en réduisant, simplifiant, démontant les empires de sable que nous avons construits. Ce chemin de retour, nous l’accomplissons parfois dans les derniers mois ou jours de notre vie, quand nous voyons s’écrouler notre palais, notre temple, pour nous libérer enfin de tout, et ne plus rien posséder.

L’arche, le temple et le palais s’élèvent progressivement au service du charisme et de sa communauté, et même quand ils commencent à devenir trop grands, on les considère et les justifie comme des moyens nécessaires à leur développement.

Mais avec le temps, et sans que jamais on en prenne pleinement conscience, les constructions idéologiques finissent par étouffer la première gratuité de l’événement vocationnel originel. Dans un premier temps, l’idéologie côtoie l’idéal et le soutient, mais bientôt elle prend sa place, et cela peut durer très longtemps, parfois toute la vie, presque toujours sans retour.

Prendre conscience de la ‘sécrétion idéologique’ de ‘l’idéal originel’ est en effet très difficile, parce qu’ils ont tous deux les mêmes formes, sont de la même génération, ont les mêmes traits, la même beauté, disent les mêmes paroles, les mêmes prières, et produisent (au début) les mêmes fruits spirituels. Le même don peut en effet devenir névrose, contamination progressive des capacités critiques de discernement individuel et collectif, victimes du même enchantement.

Mais le miracle de la grande bénédiction peut aussi advenir – c’est l’histoire qui le dit. Au faîte de l’expérience d’une communauté idéale devenue entretemps idéologique – intentionnellement ou inévitablement – quelqu’un émerge de l’enchantement et comprend, ou au moins devine – l’advenue transformation idéologique.

La fin de l’enchantement extérieur et intérieur provoque une crise, mais en réalité cette crise est la crête séparant l’étroit vieil horizon du nouveau, ample et clair, la ligne de partage entre la vieille vie et la nouvelle. Mais pour que la libération de l’idéologie soit collective, il faut aussi que se réveillent et sortent de l’enchantement ceux qui l’ont générée. Événement plus rare encore, parce que l’enchanteur est le premier enchanté du propre enchantement : « Qui creuse une fosse tombe dedans ; qui sape un mur est mordu par un serpent ; qui extrait des pierres peut se blesser avec ; qui fend du bois encourt un danger » (10, 8-9).

Parfois le fondateur parvient à se libérer du propre enchantement, mais cela ne suffit pas pour que s’accomplisse la libération communautaire de l’idéologie. Il faut qu’il « disparaisse ». Élie, le prophète et le maître, laisse son « manteau » à Élisée, son disciple et continuateur, puis un char de feu l’emporte au ciel. Ainsi s’accomplit la grande auto-subversion : l’âge de l’idéologie est passé, et commence pour tous la vie spirituelle.

Quand au contraire les prophètes, une fois « désenchantés », se refusent à « mourir » en disparaissant, ou quand leurs disciples, encore prisonniers de l’enchantement, ne leur permettent pas de disparaître, il peut arriver que le serpent morde son fifre : « Le serpent mord faute d’être charmé, sans qu’en profite le charmeur » (10, 11). Les prophètes sauvent leurs communautés s’ils parviennent à rompre l’enchantement qu’ils ont suscité, en ne laissant que la pauvreté de leur manteau.

Rubrique – Au-delà du marché

Par Luigino Bruni

Paru dans pdf Città Nuova n.01/2016 (57 KB) du 10/01/2016

Democrazia economica ridL’économie de marché a généré d’authentiques miracles, approved mais doit aujourd’hui changer si elle veut survivre. Elle a permis à des inconnus de se rencontrer de façon pacifique et constructive, de se connaître et de ‘se parler’ en échangeant des marchandises. Elle a rempli le monde de couleurs, d’une infinité de biens. Elle a amplifié la biodiversité culturelle de la planète. En développant au maximum la liberté et la créativité des individus, elle a multiplié la richesse et donné vie à la plus grande coopération de l’histoire humaine.

Derrière l’acte quotidien le plus simple – allumer une lampe, acheter une glace – des milliers, voire parfois des millions de personnes, ont implicitement coopéré, travaillant pour nous sans qu’on le sache ni le voie.

Pendant des mois j’ai vu des vendeurs de rue proposer aux touristes de longs ustensiles ; j’ai compris un jour que c’était des rallonges pour faire des « selfies ». Le marché satisfait nos besoins une seconde après qu’ils se manifestent – parfois avant.

Cet aspect solaire de l’économie de marché est évident pour tous. Mais il cache des côtés obscurs. Pensons au commerce des armes dans tant de guerres, ravitaillées et soutenues par les intérêts économiques des gouvernements et des industries de l’Occident. N’oublions pas cela, tout en continuant de pleurer pour Paris, Beyrouth, la Syrie, les enfants des victimes tués par des armes fabriquées près de chez nous, dans notre silence.

Le marché ne peut pas corriger ses pires effets collatéraux. Il sait corriger ses petits défauts, mais pas les grands. Si les États, les institutions et la société civile ne contraignaient pas les entreprises à réduire la pollution, à reconnaître les droits des travailleurs, à ne pas cacher les défauts (presque) invisibles de leurs produits, les entreprises ne développeraient que leurs pratiques immédiatement profitables, facilement identifiables par les clients, utiles à leur réputation.

Il y a certes sur le marché des entrepreneurs et des managers qui tiennent aux valeurs intrinsèques que sont l’honnêteté et l’éthique, mais dans une économie globalisée où les propriétaires des entreprises sont de plus en plus des fonds d’investissement et de grandes banques, il est toujours plus difficile de chercher et trouver un travail à visage humain et une conscience au cœur des choix et des décisions.

Voilà pourquoi les démocraties modernes ont toujours assigné aux institutions le rôle de contrôler et réglementer l’agir des entreprises. Le vrai marché n’a jamais été seulement marché, mais aussi interaction de nombreux acteurs, contrôleurs et contrôlés.

Mais cette répartition des rôles sur laquelle nous avons fondé nos démocraties au cours des deux derniers siècles est aujourd’hui en pleine crise. Nous ne pouvons plus accepter que les entreprises ne se réfèrent qu’aux propriétaires et aux consommateurs, et que la loi les règlemente et les contrôle. Les entreprises et institutions financières sont devenues trop grandes, riches, globales et puissantes pour qu’on ne les contrôle que de l’extérieur et au final.

Il faut un radical changement interne : les institutions doivent user de la force qu’elles ont encore pour demander aux grandes entreprises et banques globales de changer leur gouvernement. Il faut éviter que seuls les propriétaires choisissent les conseils d’administration. Elles sont devenues trop importantes pour la vie de tous. Aussi faut-il que les travailleurs, la société civile et des représentants indépendants des intérêts des plus pauvres soient introduits dans leurs conseils d’administration, et puissent influer les décisions de gestion.

Dans toutes les grandes entreprises et banques un « comité d’éthique » indépendant doit exister et disposer de pouvoirs effectifs. L’économie est devenue trop importante pour être livrée aux seuls économistes, financiers, actionnaires. Même la « voix du portefeuille » des consommateurs est insuffisante : trop de gens conditionnés par les choix des entreprises n’ont pas « voix au chapitre » parce qu’ils sont trop pauvres, trop loin.

Et que dire des industries (armes et jeux de hasard) où celui qui proteste, n’étant pas acheteur, ne peut intervenir ? L’économie de marché et la démocratie ne survivront pas sans une véritable démocratie économique.

Les demandes nues / 13 – Résister à la dévaluation des vertus non économiques

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 31/01/2016

Logo Qohelet 13 rid« comblé de mérite, rx mais aussi de poésie, try l’homme habite cette terre »

Friedrich Hölderlin

La logique du mérite a toujours été très puissante. Les êtres humains que nous sommes veulent croire qu’il existe un rapport logique et juste entre nos actions, talents, efforts, et nos résultats. Nous aimons penser que notre salaire est le fruit de nos qualités et de nos efforts, que nos notes à l’école dépendent de nos études, que nous avons vraiment gagné nos récompenses (mériter vient du latin merere : gagner, acquérir).

C’est une exigence naturelle, vraie. Le problème que cela pose n’est pas l’idée en soi du mérite, mais nos réponses aux demandes de reconnaissance de notre mérite et surtout de celui des autres. Qohéleth le sait fort bien : « Je vois encore sous le soleil que la course n’appartient pas aux plus robustes, ni la bataille aux plus forts, ni le pain aux plus sages, ni la richesse aux plus intelligents, ni la faveur aux plus savants… » (9, 11).

Les hommes ont toujours cherché à réagir au spectacle de ce qui leur semble une grande injustice. Les antiques civilisations résolvaient le problème de l’injustice en imaginant un dieu différent des hommes, conduisant une politique juste de récompenses et de peines. On prenait pour fait historique les inégalités et les injustices, et l’on conférait à la réalité une dimension religieuse. On transformait l’apparente inégalité en une justice invisible plus profonde, et on ordonnait le monde en attribuant un sens religieux aux richesses et aux malheurs de tout un chacun. Le puissant riche avait le statut de ‘béni’, sans devoir aucunement se convertir ; et le pauvre malheureux était deux fois condamné : par une vie de malheur et par Dieu lui-même. Le besoin moral de reconnaître le mérite produisait chez les plus pauvres et malheureux un immense sentiment de culpabilité quant aux malheurs subis.

D’autres humanismes religieux ont au contraire réagi en imaginant que les injustices sous le soleil seraient éliminées dans des vies au-delà, où le pauvre juste serait récompensé et le riche impie puni. La terre est injuste, pas le paradis. La logique économico-rémunératrice restait, mais l’horizon de son application sortait de l’histoire temporelle pour s’étendre à l’éternité ou au moins à une autre vie. Les théories du mérite ont besoin d’un humanisme où les individus sont moralement différents les uns des autres, chacun muni de sa propre fiche personnalisée d’actions/récompenses. Les sociétés holistiques, elles, ne sont pas méritocratiques.

L’esprit humaniste et individualiste de l’idéologie méritocratique, qui fait du mérite le critère d’évaluation, de classification et d’agencement des personnes et des organisations, rend cette idéologie fascinante, séduisante et captivante pour tous. Elle est centrale dans la culture des grandes entreprises et banques multinationales. Sa méthodologie est duelle. D’un côté, les grandes entreprises configurent un système sophistiqué de primes pour individualiser et récompenser le mérite en fonction de leurs objectifs. De l’autre, l’employé se situe dans ce mécanisme d’intéressement, et lit son propre salaire et ses primes comme un signe de reconnaissance de ses propres mérites. Un contrat parfait, encouragé des deux bords parce qu’il apparaît mutuellement avantageux : l’entreprise satisfait son besoin de rationalité et d’ordonnancement de la réalité en fonction de ses buts, et le travailleur satisfait son propre besoin de se sentir méritant et valorisé.

Cette idéologie a grandi comme une plante grimpante sur l’arbre de la morale rémunératrice du jardin de la foi biblique, et connaît un incroyable et grandissant succès en ce temps du capitalisme individualiste. Max Weber nous a montré, il y a plus d’un siècle, qu’un courant de l’humanisme judéo-chrétien a interprété le succès économique comme un signe d’élection et assurance de salut. L’actuelle culture économique a radicalisé et universalisé ce mécanisme psycho-religieux. Il l’a sécularisé et étendu de l’entrepreneur à tout le système économique, productif, financier de la société de consommation. La quantité et la qualité des salaires et des primes (consommation incluse) deviennent les nouveaux indicateurs d’élection et de prédestination au ‘paradis’ des méritants. La dimension symbolico-religieuse de l’argent et de son succès s’est ainsi amplifiée, radicalisée, généralisée.

Mais le tartre de tout système religieux rémunérateur saute aux yeux quand on quitte le paradis pour descendre en tournée dans le purgatoire et l’enfer.

Car le mérite ne peut se passer du démérite. Il est positionnel et relatif : le monde des méritants fonctionne si le mérite peut être défini, ordonné, hiérarchisé, mis en rapport au démérite. Au dessus d’un méritant il en faut un plus méritant, et sous lui un moins méritant. C’est un parfait système de caste, où les brahmanes ont besoin des parias, mais ne doivent pas les toucher sous peine d’être contaminés par leur démérite. La gestion simple du démérite consiste à le présenter comme un passage obligatoire vers le mérite, une étape du chemin. Cela fonctionne très bien avec les jeunes : on leur présente la ‘montagne chérie’ qu’ils ne pourront gravir que s’ils savent ‘grandir’, alors que le gestionnaire du scenario sait fort bien que les places sont limitées dans la maison du mérite.

Alors, aux premiers échecs, quand le mérite espéré n’est pas à la hauteur des objectifs fixés, le miracle se produit : le travailleur, bien formé à reconnaître son insuffisance dans son échec, accepte docilement son triste sort. Le culte est parfait : le ‘croyant’ intériorise la religion et fait qu’elle grandit d’elle-même. Et la production de masse des sentiments de culpabilité devient la grande scorie de notre économie, qu’alimentent l’agressivité, l’orgueil et la vantardise propres à ceux qui font l’éloge de la méritocratie.

Ce que dit Qohéleth à ce sujet est très important : lire notre vie et celle des autres comme on comptabilise mérite/récompense, démérite/punition, est une réponse vaine et trompeuse à la demande de justice. En effet le mécanisme du mérite ne peut satisfaire les demandes de justice les plus profondes, même économiques. Il est vain, vanitas. Surtout, il est muet face à l’apparition du malheur sur la scène : « L’homme ne connaît pas plus son heure que les poissons qui se font prendre au filet du malheur, que les passereaux pris au piège. Ainsi les fils d’Adam sont surpris par le malheur quand il tombe sur eux à l’improviste » (9, 12). Sur la vie d’un malheureux nous ne pouvons rien dire. Qu’il soit bon ou méchant, intelligent ou sot, son infortune ou sa chance ne nous permettent d’articuler aucun jugement sur son mérite. Les paroles de nos malheurs sont muettes, incapables d’exprimer seules la moralité de notre passé comme de notre futur. Les brillantes carrières s’accompagnent de séparations, dépressions, maladies, événements que le système des primes expulse tout simplement. La démocratique casualité de la ‘malchance’ fait sortir de ses gonds la mécanique méritocratique de notre économie. Rien n’est plus étranger à notre culture capitaliste que les maladies graves et les morts prématurées. Elle ne réserve aucune place à l’inattendu du malheur, qu’elle traite comme une friction, un grain de sable dans l’engrenage ; aucune place non plus à la mort – si peu sont les collègues présents aux funérailles ou au chevet des longues agonies.

Mais Qohéleth nous fait aller plus loin. En prenant au sérieux l’esprit de ses antiques paroles, nous pouvons dire que le mérite est ambigu, rarement ami des pauvres gens – la méritocratie moins encore. La logique de ‘l’ouvrier de la dernière heure’, une des plus belles pages jamais écrites, est une critique du mérite pas moins radicale que celle de Qohéleth (ou de Job), qu’il faut comprendre à travers la polémique opposant les premiers chrétiens à la religion rémunératrice de leur temps.

La critique du mérite que fait Qohéleth est fondamentale pour comprendre les dangers inhérents à une vie sociale entièrement construite sur la logique du mérite telle que la conçoivent et la promeuvent les entreprises. Si nous avions pu imaginer un capitalisme moins ancré dans la religion rémunératrice, certainement notre planète serait moins malade et nos relations sociales plus saines ; aujourd’hui, évitons au moins que toute la vie sociale ne modèle sa culture sur cette logique. Nous voyons au contraire que les primes et la méritocratie pénètrent de plus en plus de milieux non économiques.

La raison de cet extraordinaire succès est facile à comprendre. Nous savons qu’il existe toutes sortes de mérites et d’insuffisances. Beaucoup de bons travailleurs sont de mauvais parents, et vice-versa, et nous vivons habituellement avec des mérites et des insuffisances dont nous n’avons pas conscience. Ceux-ci ne se révèlent qu’à certains moments décisifs, parfois les derniers, quand nous prenons conscience qu’apparemment nous avons eu peu de mérite dans la vie, mais que nous avons mérité que le bon ange de la mort vienne nous embrasser.

Le piège qui se cache dans l’idéologie méritocratique est donc subtil, en général invisible. Les entreprises se présentent comme des lieux capables de rémunérer le mérite, parce qu’elles ne considèrent que les mérites correspondant à leurs objectifs : un artiste qui travaille dans une chaîne de montage n’est pas méritant par la main qui sait peindre, mais par celle qui sait serrer les boulons. Le mérite est facile à récompenser en économie parce que le rapport mérite/démérite y est simple, facile à voir, à mesurer et à récompenser. On voit bien le grand risque que cela comporte : comme il est facile à mesurer, le mérite tel qu’on le considère dans l’entreprise devient dans la société toute entière le seul pris en compte, mesuré et récompensé. Avec deux effets : on encourage trop les mérites quantitatifs et mesurables, au détriment des qualitatifs et improductifs ; et on continue de détruire les vertus non économiques mais essentielles au bien vivre (douceur, compassion, miséricorde, humilité…)

La grande œuvre de l’humanisme chrétien a été la libération de la culture rémunératrice qui dominait le monde antique, et de la culpabilisation des vaincus. Ne nous résignons pas à sa liquidation pour un plat de lentilles acquis par le mérite. Nous valons beaucoup mieux.

Dédié à Pier Luigi Porta, cher ami, maître à penser et guide.

Les demandes nues / 12 – Nous avons besoin d’une double gratuité, treatment pour donner et pour recevoir

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 24/01/2016

Logo Qohelet« La sagesse crie dans les rues, elle élève sa voix sur les places. Elles prêche dans les carrefours bruyants ; à l’entrée des portes, dans la ville, elle tient ses discours ».

Livre des Proverbes  1, 20-21

La sagesse existe. La désirer, la chercher : il n’est rien de mieux sur la terre. Mais elle reste lointaine, car, à trop s’approcher, elle s’altère et devient simplement banale. Elle est tout autre chose que ce que nous appelons aujourd’hui intelligence, talents, sagesse, compétence, culture.

Ce sont là des capitaux que nous pouvons et devons gérer, faire croître, cultiver, que nous possédons et dont nous sommes responsables. La sagesse, non. Elle n’est pas un stock à notre disposition. Elle interfère avec nos capitaux naturels et moraux, mais elle est autre chose. Certains ont le don de la sagesse sans être particulièrement intelligents, ni érudits, ni expérimentés. Ce don, comme tous les dons, dépend peu des mérites. Même les enfants ont des paroles de sagesse. Elle est un souffle qui va et se pose où il veut. Comme la beauté, la vérité, la sainteté, le bonheur, elle peut et doit être cherchée, mais elle n’est jamais le simple résultat d’un projet ou d’une volonté. Elle n’est pas une vertu, mais un don. Elle nous arrive parfois, seulement quand nous avons perdu la volonté de la dominer.

« Sagesse, sagesse – disais-je – mais j’en suis loin, et ce qui vient à l’existence est distant et profond, profond ! Qui le découvrira ? » (Qohéleth 7, 23-24). La sagesse nous échappe. Trop abyssale est sa profondeur, trop distant son éloignement. Elle se rend pourtant parfois présente, agit, œuvre, change l’histoire. Et on peut la reconnaître : « Qui est comme le sage pour expliquer ceci : « la sagesse d’un homme illumine son visage et sa dureté en est transformée » ? » (8, 1).

La sagesse a son propre éclat, elle transfigure le visage. Ce sont les autres qui s’en aperçoivent – comme quand Moïse descendit du Sinaï avec les tables de la loi. La sagesse est une relation, son éclat apparaît à celui qui la reconnaît sur le visage d’autrui. On peut reconnaître les signes de la sagesse à sa lumière sur un visage humain. Son témoin est celui qui distingue son incomparable lumière ; il n’est son bon miroir que s’il est lui-même opaque et absorbe cette lumière, sans devoir la restituer au sage. Typique pauvreté du sage. Il brille d’une lumière spéciale qui apparaît dans une relation, mais qui disparaît si le sage, d’un regard narcissique, se regarde lui-même dans le regard de l’autre. Cette dimension relationnelle constitutive de la sagesse met en jeu une qualité intrinsèque : la gratuité qui empêche le sage de s’approprier sa propre sagesse, sous peine d’obscurcissement de son visage. Quand le sage voit son visage plus lumineux que celui des autres, aime l’éclat spécial de sa propre lumière, sa sagesse s’éteint par manque de gratuité : « Cette eau n’est pas pour moi » (Bernadette Soubirous).

Tous les sages ne le sont que provisoirement. La lumière de la sagesse n’émane d’eux que lorsqu’ils en font l’expérience. Et entre une expérience de sagesse et une autre, ils vivent pauvres et indigents comme tout le monde, parlent comme tout le monde, et leur visage n’a pas d’autre lumière. La lumière de la sagesse est donc éphémère et ne vit que dans une relation, tant qu’en dure l’expérience. Elle ne peut s’accumuler ni se conserver dans des coffres-forts. Si la sagesse est don et gratuité, nul n’est sage par métier : « Sage, ne sois pas sage à l’excès : pourquoi te détruire ? » (7, 16).

La sagesse est lointaine, insondable profondeur. Nul sage ne l’est pour toujours. La sagesse est une expérience. Nous sommes sages dans la mesure où nous expérimentons la sagesse, et les paroles sages et lumineuses que nous avons pu dire dans le passé ne nous en garantissent pas de nouvelles demain. Nous pouvons seulement l’espérer. Il n’est pas de sagesse sans que se renouvelle ici et maintenant le miracle de sa gratuité.

C’est pourquoi il n’est pas vrai que les sages sont les meilleurs témoins des paroles qu’ils disent. La vraie sagesse, dont les mots transforment la vie des autres, ne parvient pas toujours à transformer la vie de ceux qui les prononcent. Elle dépasse toujours le sage, si grand témoin soit-il. La vie morale du sage ne prouve pas sa sagesse, son témoignage ne fait pas que ses paroles soient vraies. Ce qui prouve la sagesse, c’est la lumière du visage et des paroles. C’est là un des grands mystères de la gratuité-charis sur la terre.

Quelques suggestions s’ensuivent. Méfions-nous des « sages » qui se donnent pour modèles à ceux qui suivent la lumière de leur visage, qui mesurent la sagesse de leurs paroles au témoignage de leur propre vie. Méfions-nous de ceux qui croient et déclarent posséder la sagesse, s’en sentent les maîtres, et croient l’avoir toujours à portée de main, la considérant comme un capital dont ils disposent à tout moment. Ce sont certainement des faux sages.

La première sagesse du sage est l’humble conscience de ne pas être lui-même la source de la sagesse qu’on lui attribue, mais d’être la source, quelquefois et sans qu’on en sache la raison, d’une autre eau, toujours nouvelle. Savoir qu’on est un aveugle qui de temps en temps voit et fait voir. Quand dans une relation jaillit la sagesse, la première personne surprise, reconnaissante et émerveillée de ses propres paroles de sagesse, est celle qui découvre sur son propre visage une lumière que jusqu’alors il ne connaissait pas, et qui se met à l’écoute de ses propres paroles, qui ne sont pas seulement siennes. Qohéleth a été capable de nous donner des paroles de sagesse parce qu’il n’a jamais pensé s’être élevé jusqu’à elle.

Autre avertissement : il n’est pas bon de dire aux sages que leur visage brille d’une autre lumière, car c’est les exposer à la plus grande tentation. Pour que ne s’amenuise pas sur terre la lumière du sage, la gratuité doit demeurer en lui, comme en ceux qui le regardent et jouissent de sa sagesse, chose aussi difficile pour eux que pour lui. Car si la grande tentation des sages est d’affectionner et de s’approprier leur propre sagesse, de transformer la vraie mais éphémère lumière en lumière artificielle, ceux qui contemplent et profitent de cette sagesse sont, eux, toujours tentés d’institutionnaliser la lueur de ce visage, de ne pas se satisfaire qu’elle soit temporaire, et de faire ainsi du sage un dieu immuable. La relation qui génère la sagesse risque aujourd’hui encore d’être idolâtre.

La vertu du sage consiste donc à supporter la souffrance que représente le don d’une lumière qu’il ne connaît pas, ni ne contrôle. La sagesse ne fleurit qu’entre pairs, seulement entre pauvres. Le règne de la sagesse est leur règne : celui de ceux qui ne se font pas dieu et ne veulent pas adorer une idole.

Pour comprendre quelle vision de la sagesse a Qohéleth, il faut tenir compte de sa polémique avec les mouvements « apocalyptiques » de son temps, quand des visionnaires captivaient les foules par leurs récits de révélations dont ils étaient les seuls indiscutables détenteurs. Il y a certes dans le monde des gens plus sages, d’autres moins sages, et beaucoup de sots. Il y a aussi beaucoup de personnes très sages, mais rien ne garantit que leur sagesse et sa lumière soient toujours actives, pas même chez les plus sages. Qohéleth aime et cherche la sagesse, mais se méfie des sages qui acquièrent une position sociale et deviennent une élite dont la lumière du visage est « à but lucratif ».

Certains visages brillent de lumières artificielles et froides, de traits et de clins d’œil savamment truqués, qui ne convainquent que les adulateurs de la feinte sagesse. Qui connaît la vie de ceux qui ont eu le don de la sagesse, sait que leur plus grand défi a été de la conserver au fil des ans. Avec le temps la tentation se fait forte, presqu’invincible, de s’approprier la lumière qu’ils donnent aux autres. C’est alors, très souvent, que la lumière imperceptiblement se met à changer de nature, que le visage perd ses anciens traits. La gratuité disparaît et avec elle ses fruits caractéristiques : liberté, joie, présence des pauvres. Ce processus touche les ex-sages et leurs auditeurs, et de ce piège il est difficile de se libérer, mais pas impossible.

N’oublions pas que Qohéleth se présente à ses auditeurs sous le nom de Salomon (chapitre 1), le roi le plus sage, qui cependant, dans ses dernières années de vie, subit une régression. L’histoire personnelle du roi Salomon, complexe, ambivalente et mystérieuse, est l’arrière-plan indispensable à la compréhension des paroles de Qohéleth sur la sagesse. Salomon, sage en sa jeunesse, aima dans sa vieillesse de nombreuses femmes étrangères qui détournèrent son cœur vers d’autres dieux (1 Rois, 11) – fait qui explique en partie la dure critique de Qohéleth envers la femme (7, 26-28). Même l’homme le plus sage de tous ne le fut pas toujours.

Tous, cependant, nous pouvons être sages ; nous avons tous fait l’expérience de cette sagesse dans notre vie, une fois au moins. Ce n’est pas un bien de luxe réservé à quelques élus, animateurs de clubs spirituels. La vraie sagesse est populaire, habite les maisons, les lieux de travail, les places, les marchés. Elle est cette lumière sur le visage d’un ami qui, pauvre comme nous, compatit et réussit à nous parler de vie, paroles qui consolent, et qui parfois nous sauvent. Lumière que nous avons souvent vue sur le visage de nos parents, don de quelques paroles différentes qui nous aident en chemin. Mais cette chaude lumière de la sagesse sur le visage de l’autre – froide, elle ne serait pas sage – nous la sentons aussi distante, d’une « abyssale profondeur ». Aussi continuons-nous à la désirer et à la chercher, gratuitement.

Les demandes nues / 11 – Mieux vaut une amère vérité qu’une douce auto-duperie

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 17/01/2016

Logo Qohelet

« Quelquefois Dieu tue les amants parce qu’il ne veut pas qu’on le surpasse en amour »

Alda Merini, mind Quelquefois Dieu

La vérité est un besoin primordial du cœur humain. Nous avons construit des théories du comportement basées sur des « pyramides des besoins », treat où les biens moraux se situent aux niveaux III et IV, comme biens de luxe qu’on ne peut se permettre qu’après avoir mangé et bu. Comme si beauté, amour, vérité n’étaient pas des biens essentiels, comme si le sommeil était plus important que l’estime, le sexe que les sentiments, la sécurité plus que l’assistance.

Ce faisant nous oublions que l’histoire nous parle de nombreuses personnes bien portantes qui se sont laissé mourir faute d’une bonne réponse à la question : « pourquoi dois-je me lever ce matin ? », et autant d’autres qui ont enduré pendant des années le calvaire de la faim et de la soif, parce que quelqu’un les attendait à la maison. Il assume de multiples formes ce besoin de vérité sur nous-mêmes, sur le cœur et les actions de ceux que nous aimons, sur la foi et les idéaux qui ont construit et nourri notre existence. L’une d’elles est l’urgence vitale, qui surgit un jour à l’improviste, de vérifier si nous ne nous sommes pas abusés, si nous ne sommes pas tombés dans une bulle de « vanitas » qui nous enveloppe, nous et ceux que nous aimons, Dieu, nos certitudes. Ce jour-là nous relativisons tout, nous absolutisons cette vérité, et dépensons nos meilleures énergies pour comprendre si nous sommes libres et vrais comme nous le pensions, ou si, au contraire, nous sommes tombés dans un piège sans nous en apercevoir.

Cette expérience n’est ni universelle ni nécessaire, mais elle est fréquente chez ceux qui dans leur jeunesse ont fait des choix radicaux, ont cru dans une grande promesse, et suivi une voix qui les appelait vers une terre nouvelle. Ces personnes, religieuses ou laïques, peuvent un jour douter, quelle qu’en soit la raison, que la réalité d’hier fut autre que vent et songe. Si nous avons peu demandé à la vie, ce jour n’arrive pas ; mais il vient presque toujours quand nous avons beaucoup attendu d’elle, avec le grand enthousiasme de ces belles années. Quelquefois la mise à l’épreuve du doute nous fait découvrir que la grande auto-duperie ne l’était qu’en apparence, que ce qui nous semblait un fantasme n’était que l’ombre d’une présence réelle. Mais d’autres fois nous finissons par nous apercevoir que nous nous sommes vraiment trompés, pendant longtemps, sur beaucoup de choses importantes.

Le livre du Qohéleth nous a dit jusqu’ici et continue de nous répéter que ce second aboutissement n’est pas un échec, mais plutôt une fort bonne chose. Parce que mieux vaut la déception d’une vie vraie qu’une vie faite d’illusions, une amère vérité qu’une douce auto-duperie. Sa sagesse nous aide essentiellement à nous libérer des illusions. Si la vérité a une valeur en soi, il faut préférer la déception des illusions aux fausses certitudes. Qohéleth nous dit que ces temps de transformation des « jours vains » en déception, ces authentiques réveils, sont de vraies bénédictions, parmi les plus grandes qui soient. Il sait aussi que l’acceptation de la « vanitas » et la reconnaissance de l’auto-duperie que génère le besoin d’illusions, sont difficiles et longues à effectuer. Aussi nous adresse-t-il plusieurs fois – sa méthode est cyclique – les mêmes messages en diverses nuances : « Qu’a de plus le sage que l’insensé ?… Dans ma vaine existence j’ai tout vu : un juste qui se perd par sa justice, un méchant qui survit par sa malice » (Qohéleth, 6,8 ; 7,15). La répétition créative et poétique fait partie de son style. Savoir supporter debout la répétition de grandes paroles théophores requiert mansuétude et force d’âme et d’esprit, ce que notre temps ne connaît plus et combat même avec force au nom de l’efficience et de la rapidité : « Mieux vaut un esprit patient qu’un esprit prétentieux ».

Dans nos vies les illusions « vanitas » se mêlent aux plus belles vérités. Elles font leur nid dans nos talents ; elles sont l’excès d’ivraie autour du bon grain. Ayant mûri en même temps que nous, elles portent des masques calquant les meilleures personnes de notre vie, et se sont nourries de nos plus beaux charismes. Aussi faut-il temps et constance pour se libérer des illusions, pour aller jusqu’au terme du processus sans nous arrêter trop vite, nous satisfaisant des premières petites entailles, incapables de nous détacher des duperies du passé, des antiques objets de nos affections : « Ne dis pas : comment se fait-il que les temps anciens aient été meilleurs que ceux-ci ? Ce n’est pas la sagesse qui te fait poser cette question » (7,10).

La seule possible victoire sur la « vanitas » est de réussir à mourir et ressusciter tant que nous sommes en vie. Au moins une fois. Cette mort-résurrection peut advenir de mille manières, lumineuses comme obscures. Cela peut être la sortie d’une grave maladie – toute grande guérison est un combat sur un gué nocturne, dont on sort blessé, béni, avec un nouveau nom, avec un corps nouveau marqué des stigmates de la passion. Il arrive aussi, surtout à qui a déjà expérimenté une mort-résurrection et croit ne plus devoir mourir, que cela prenne la forme de la « grande déception« . Alors, ce qui commence à mourir n’est pas un mal physique ou moral à combattre, mais tout ce qui avait représenté le beau, le bon et le vrai de la vie passée.

C’est le fils de la promesse qui se met en route avec nous, de bon matin, vers le mont Moriyya.

Il est rare que ces combats avec la grande déception aient une heureuse issue. Il n’est pas facile de vaincre ces luttes, car l’ennemi n’est pas hors de nous-mêmes : on lutte avec le meilleur qui est en nous. Il est facile d’arriver au seuil de la déception, plus difficile et rare de la traverser. On devine la rudesse, le doute et le désarroi de la vie d’après les leurres, on n’ose affronter la peur de l’inconnu et la douleur de la déception, et l’on retombe donc facilement dans l’adolescence. Pour ne pas risquer la mort du passé, on renonce à un nouvel avenir (et à un bon présent).

Ainsi naît un conflit entre le besoin de vérité et le coût du processus de libération des illusions. On reste d’abord dans la brèche illusion-déception. Mais cette tension dure peu, car il faut tôt ou tard se décider entre sauter sur la roche au-delà de la crevasse, au risque de chuter, et faire demi-tour et revenir aux vieilles illusions. En rentrant chez soi on ressent pendant quelque temps encore la gêne et la souffrance du manque de vérité, mais presque toujours on commence à considérer vraies les vieilles et nouvelles illusions.

Le besoin de vérité prévaut alors fortement, mais de manière perverse. « Les illusions se transforment en vérité ». On s’adapte à l’illusion et, pour survivre, on commence presque toujours inconsciemment à prendre pour bonheur l’infortune, pour vérité la duperie. Le piège est alors parfait. D’autres n’acceptent pas la déception et deviennent cyniques, fâchés avec la vie, le passé et les compagnon-complices des « jours vains ». Autre piège, pas moins profond ni fort.

Quelques rares fois, cependant, l’opération réussit et on se réveille un jour ressuscité. L’humanité est parvenue à comprendre quelque chose de la résurrection de Jésus de Nazareth parce que beaucoup d’hommes et de femmes étaient déjà ressuscités des milliers de fois, et continuent de le faire. Au début de cette authentique nouvelle vie on ressent une grande solitude. Le temps de l’illusion avait été une expérience collective, sociale, communautaire. Après avoir traversé la grande déception, on se retrouve seul au contraire, et chacun a la sensation d’être le seul à vivre éveillé dans un monde de dormants.

Une autre étape commence si l’on réussit (cela n’est pas donné) à endurer cette souffrance morale particulière. On découvre qu’on n’est pas seul en réalité, et l’on fait connaissance avec d’autres qui vivent la même expérience sous le ciel. Il s’ensuit une nouvelle socialité, très différente de la précédente. Ces nouveaux compagnons se trouvent dans des lieux surprenants, improbables, parfois dans des lieux très connus. On les découvre dans les livres, l’art, la poésie, presque toujours parmi les pauvres.

Et puis, plus avant en chemin, vient le désir de rencontrer ceux, nombreux, qui se trouvent encore dans la bulle de l’illusion, pour les « réveiller », les libérer et les faire sortir de leur caverne d’ombres à la rencontre de la vraie réalité. On s’investit beaucoup dans cette mission, jusqu’à comprendre, un jour, que notre démarche souffre d’une nouvelle idolâtrie, dont nous sommes nous-mêmes l’idole.

On se retrouve encore sur la brèche entre les roches, devant décider de rester dans cette illusion-idolâtrie, ou de tenter un nouveau saut, au risque de mourir encore, dans l’espoir d’une nouvelle résurrection. De nouveau ressuscité, il ne faut plus s’arrêter. Nous nous rendrons compte alors, en versant d’autres larmes, que cette vérité-ressuscitée était déjà présente dans cette « vanitas » que nous avions tant combattue à mort. Ainsi le papillon remercie-t-il la chenille ; la perle, son huitre ; le ressuscité, l’abandonné. Mais du début du processus jusqu’à son terme nous ne pourrons le savoir : « Mieux vaut l’aboutissement d’une chose que ses prémices » (7,8).

Qohéleth aura connu et expérimenté quelque chose de semblable. En cherchant dans ses paroles nous voyons clairement le long chemin de l’illusion à la déception, et pouvons aussi entrevoir la lueur d’une résurrection. S’il n’était pas ressuscité après la « vanitas » il n’aurait pas pu nous donner ses paroles. Son livre ne serait pas resté dans la Bible. Il ne nous aurait pas rejoints au cœur de nos déceptions, pris par la main et accompagnés dans nos résurrections.

Entretien avec Muriel Fleury, visit directrice de la revue Nouvelle Cité et avec Paul Wirth, engagé dans le dialogue interreligieux en France. Propos recueillis par Radio inBlu.

Paru dans Focolare.org le 17/11/2015

Parigi rid“Nous sommes consternés et horrifiés en présence de ces massacres. Mais en même temps nous sommes très surpris par l’impact international, par toutes les manifestations de soutien et nous nous sentons responsables au regard des réponses que nous devrons donner ».

C’est la voix de Muriel Fleury, directrice de Nouvelle Cité, la revue française des Focolari, A la question posée par Radio inBlu : « Comment donc se fait-il que c’est précisément en France, où les parcours d’intégration ont précédé ceux d’autres pays européens, que l’on constate des événements de ce genre ? », elle répond :

“Si d’une part, dans notre histoire nous avons réussi à intégrer d’autres peuples, il semble qu’au cours des dernières années nous sommes restés un peu en arrière. Nous voulons une société multiculturelle, c’est-à-dire l’accueil des autres, mais sans toujours tenir compte de leur culture, de valeurs qui sont assez différentes des nôtres. C’est pourquoi tous les lieux où nous pouvons avoir des moments de dialogue, de rencontre, d’un authentique échange culturel et aussi religieux, doivent être développés. Parce que le fait de ne pas nous être rencontrés au sens vrai, fait que nous sommes aujourd’hui dans une situation tragique ».

A ce propos Paul Wirth, membre des Focolari engagé dans le dialogue interreligieux, déclare: « Je fais partie d’un groupe d’amitié islamo-chrétienne (GAIC), qui existe dans toute la France: chaque année nous faisons une semaine de rencontre (la dernière avait débuté le 12 novembre…). Nous sentons qu’il est très important de faire connaître tout cela, pour que les personnes distinguent les vrais musulmans de ceux qui prétendent l’être, mais renvoient une image de haine ».

Et pour ce qui est de la réaction des amis musulmans face aux attentats de vendredi soir, il répond: « Beaucoup d’associations musulmanes ont rédigé des communiqués dénonçant ces actes comme barbares, inadmissibles; ces musulmans se sentent proches de toutes les victimes, de leurs familles. Aujourd’hui encore j’ai vu de nombreuses association musulmanes dire que c’est un moment difficile, mais nous, chrétiens, nous croyons que ces événements tragiques ne changent pas les relations d’amour fraternel que nous avons établies entre nous ».

Dans son analyse, Muriel Fleury, directrice de Nouvelle Cité, pointe d’autres causes de ce malaise: « Pour des raisons qui sont aussi d’ordre économique il semble que nous ayons abandonné des quartiers entiers, où désormais la police ne se hasarde plus à entrer. Et le fait d’avoir renoncé à s’occuper de cette jeunesse étrangère, de ne pas lui avoir trouvé une saine occupation, de ne pas avoir été proche d’elle, fait qu’aujourd’hui certains jeunes se sont rapprochés de groupes radicaux pseudo-religieux, qui ont enrôlé beaucoup d’entre eux en les conduisant vers un type d’intégrisme dont aujourd’hui nous voyons les résultats ».

D’où faut-il alors repartir pour recoudre un tissu aussi complexe? « Le problème – conclut Muriel Fleury – est que nous sommes en France où nous avons engendré un certain vide spirituel. La laïcité à la française a conduit à la négation de la dimension spirituelle de l’homme. Aujourd’hui il y a un nouveau chemin à faire, précisément pour développer la culture de la rencontre, du vivre ensemble. Pour ce faire, l’un des moyens sera que les religions puissent travailler ensemble, et aussi avec la République. Aujourd’hui il y a déjà des signaux qui vont dans ce sens, qui cherchent à trouver des solutions qui puissent tenir compte de toutes les voix et des diverses religions ».

Les demandes nues / 1 – Il existe un livre de la Bible où il y a place pour tout le monde

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 01/11/2015

Logo Qohelet

Qohélet est un livre ascétique, visit web le seul ascétique pur et dur du canon hébraïque qui ne prescrit pourtant pas le jeûne et l’abstinence. Seul Job a pareille altitude. Mais les coups de coin du Qohélet, dépouillés de métaphores, s’enfoncent plus fort et disloquent mieux la science mondaine. Il apaise bon nombre de peines superflues, et ne laisse pas s’éteindre la flamme de la connaissance, pourtant incline aux railleries et allergique au transcendant.

Guido Ceronetti, Qohélet. Celui qui prend la parole

Il y a des livres particulièrement précieux à certains moments de la vie individuelle et collective. Ils nous aident à comprendre en profondeur la nature des crises que nous traversons ; ils font parler les émotions, les souffrances ; ils illuminent des zones d’ombre que seules des paroles plus grandes que les nôtres peuvent nommer, éclairer, et sortir au grand jour.

Comment aurions-nous pu réapprendre à nous parler et à nous regarder encore dans les yeux après les guerres et les holocaustes, si nous n’avions eu La Divine Comédie, Les Chants de Leopardi, Les Possédés de Dostoïevski, Joseph et ses frères de Mann, Les Misérables de Hugo, L’étranger de Camus, Si c’est un homme de Primo Levi ? Ces livres et d’autres grands ouvrages produisent le même admirable effet de l’œuvre d’Eschyle, Les Perses, qui fit pleurer les athéniens en les faisant s’identifier avec la souffrance des Perses qu’ils avaient vaincus en combat. Ces mythes et ces livres rebâtissent ce que la politique ne peut reconstruire, guérissent de leurs baisers des blessures inguérissables, régénère une nouvelle fraternité humaine.

Certains livres ne sont pas seulement précieux en temps de crise : ils sont essentiels. Quand un monde finit sans que s’entrevoie encore le nouveau, dans les « samedis saints » de l’existence des personnes et des peuples, la compagnie de quelques livres devient pour l’âme comme le pain quotidien. Le Qohélet est l’un de ces livres. J’ai toujours été fasciné par ce livre si différent des autres de la Bible, seulement comparable à Job, à quelques pages de Jérémie, d’Isaïe, des Psaumes, de l’évangile de Marc. Un livre dont la lecture peut changer la vie, nous introduire à une foi et une humanité nouvelles et adultes. Avec et comme Job, Qohélet est une profonde et très efficace cure des deux principales maladies de toute foi religieuse e laïque : l’idéologie et la recherche de faciles consolations en réponse banale à de redoutables questions.

Qohélet a été écrit pour qui ne veut pas sombrer dans l’éternelle tentation de l’idéologie. Les hommes religieux et ceux qui sont sensibles à l’action de l’esprit, commencent leur cheminement en suivant la voix qui les appelle, se mettent à sa suite avec d’autres compagnes et compagnons de voyage, puis créent des institutions pour garder et servir cette voix dans l’histoire.

Mais ponctuelle arrive alors l’invincible tendance-tentation de ne plus se contenter de la nudité de cette voix : voilà qu’apparaît vite, autour de la première foi, celle des pères, l’idéologie des fils. Ainsi se forment des religions où se mêle au bon grain de la foi, s’accumulant de siècle en siècle, la bale de l’idéologie de la foi, qui croît et se multiplie au fil du temps.

Et si les prophètes et les sages ne venaient sauver le bon grain, chacun à sa manière, la bale finirait par couvrir et étouffer tout le froment. Cette dynamique se vérifie pour toute foi religieuse et laïque où cependant, en absence d’idolâtrie, se trouvent les prophètes et les sages, principale sauvegarde contre les idéologies. Avec Job et Qohélet la tradition biblique atteint de très hautes cimes, inégalables peut-être, et devient un don universel pour toute femme et tout homme qui veut protéger de l’idéologie sa propre foi. L’idéologie religieuse fait mourir la foi parce qu’elle est idolâtre, transformant YHWH en veau d’or. C’est ainsi que la foi devient éthique, manuel de bonne cohabitation civile, pratique de piété, recueil de fausses consolations, religion économique.

Qohélet, comme et avec Job, est le grand inquisiteur et accusateur de la religion rémunératrice, de l’idée, très enracinée dans la culture de l’auteur comme dans la nôtre, que le juste a sa récompense en biens, santé, progéniture et providence, et que le méchant tombe dans la misère parce qu’il est coupable d’une faute que lui ou ses aïeux ont commise. Lire Qohélet nu et désarmé est donc un antidote contre l’idolâtrie méritocratique qui envahit en tout temps, sans trouver de résistance, les entreprises, la politique, la société civile, et désormais même certains secteurs des églises.

Les idéologies sont des entreprises collectives, mais aussi des créations individuelles, car chaque croyant produit sa propre idéologie, nichée au cœur de son expérience religieuse. Foi et idéologie grandissent ensemble, entrelacées, et seul un dur travail volontaire peut – et doit – de temps en temps démêler, séparer, faire pénétrer la lame dans les fibres, couper et soigner, pour qu’on se remette à l’écoute, pauvre et doux.

La production de fausses (parce que faciles) consolations est un fruit typique d’une foi devenue idéologique. On s’invente de sûrs et clairs paradis artificiels à la place du vrai paradis, incertain et mystérieux, et l’on se berce d’illusions dans l’incapacité d’affronter les déceptions de toute foi dépourvue de vanité.

La Bible – hébraïque et chrétienne – a voulu garder Qohélet parmi ses livres les plus précieux, un livre où ne se trouvent ni YHWH, ni la foi des patriarches, ni la vision de la terre promise, ni Moïse ni sa Loi. S’il y a Qohélet dans la Bible, alors il y a place, au cœur de l’humanisme biblique, pour tout homme qui, à la manière de « Celui qui parle dans l’assemblée » (il est Qohélet, l’Ecclésiaste), pose à la vie et à la foi les questions les plus extrêmes, radicales, nues, scandaleuses – certaines si dérangeantes que les éditeurs et rédacteurs du texte ont, dans le passé, ressenti le besoin de les corriger.

La présence du Qohélet au cœur de la Bible et de la tradition hébraïque-chrétienne est une blessure. Traverser le Qohélet n’est productif que si nous laissons ses paroles mettre à vif notre souffrance et celle du monde. Mais, comme beaucoup de souffrances fécondes, cette présence ouvre la Bible à tout homme et toute femme en quête de vérité, sans que sa recherche ait besoin d’avoir une connotation religieuse. Par la fenêtre du Qohélet, l’humanisme biblique sort à la rencontre du dernier indécis parmi les chercheurs épris de vérité ; mais à travers cette fenêtre c’est toute l’humanité qui est entrée et entre dans la Bible, et qui est faite plus belle, plus humaine, plus vraie, plus honnête, capable d’accueillir en chair et en os celui qui, dans la Bible, ne comprend ni Isaïe ni Marc, mais a compris et aimé le poète de la vanitas.

Le livre du Qohélet fut écrit en Israël pendant la conquête grecque et l’imposition, par ce grand empire, de sa langue et de sa culture. Certains intellectuels hébreux étaient fascinés par ce nouveau monde, ses valeurs, sa recherche du bonheur, du profit, des beaux corps, du plaisir et de la jeunesse. Mais certains contemporains voyaient aussi dans cette « globalisation » la crise profonde de la culture d’Israël. Qohélet était l’un d’eux, et c’est pourquoi la méditation de son livre est si utile, voire nécessaire, à qui, aujourd’hui, dans une nouvelle ère de globalisation et d’uniformisation des valeurs, cherche à comprendre la nature du nouveau monde et de ses dogmes. Qohélet est un inestimable compagnon de voyage de tout observateur réaliste des dogmes et cultes trompeurs des empires qui viennent nous dominer.

La grande force de ce livre ancien est sa capacité unique de regarder dans sa nudité le nouveau, le fascinant, sans céder d’aucune manière au besoin de consolation face au monde tel qu’il est. Cet antique auteur anonyme a eu la force et le courage moral et spirituel de poser à son monde en crise des questions radicales, d’une force et d’une profondeur immenses, qui nous interpellent aujourd’hui encore. Il ravive le désir de réfléchir sans peur, courageusement, à nos propres empires et à l’asservissement aux idoles du plaisir et de l’argent.

Qohélet nous guide loyalement dans l’édification d’une vie adulte, sans idéologie, vraie ; il est un ami pas commode, parfois même déconcertant, dont l’amour nous tient jusqu’à ce qu’enfin nous répondions à ses demandes douloureuses et libératrices.

Quand arrive le jour – gare à nous s’il n’arrive pas – où tombe le voile de la première foi et se dévoile la vie, tout ce qui avait fait la trame de notre existence spirituelle et idéale nous apparaît pure comédie ou tragédie. Nos compagnons d’hier ne sont plus que les acteurs et les masques d’un scenario que personne n’a écrit, d’une mise en scène de l’absurde dont nous sommes protagonistes. On se retrouve d’un coup sur une scène vide, aux décors défaits. Ce jour-là, dramatique et merveilleux, deux possibilités se présentent à nous.

Nous pouvons nous mettre à écrire nous-mêmes, volontairement cette fois, le scénario d’une nouvelle tragi-comédie, transformant cette scène, que nous prenions jusqu’alors pour la vraie vie, en une vie nouvelle, unique, nôtre. Le théâtre devient la vie. Nous laissons la scène nue, vide et désolée, et devenons les écrivains, metteurs en scène et acteurs de notre comédie. Nous nions et fuyons la réalité et, pour survivre, nous entrons volontairement dans notre The Truman Show.

Mais nous pouvons aussi vouloir enfin commencer la vie spirituelle : sortir du théâtre et nous mettre à marcher sur les routes du monde, à chercher une nouvelle foi dans les souffrances et les joies vraies des gens réels qui nous entourent.

Découvrons Job, les Psaumes, et laissons leur lecture chanter en nous. Et puis, quelquefois, allons à la rencontre de Qohélet, et avec l’argile de son authentique néant, fabriquons les briques pour construire notre nouvelle maison. Qohélet ne nous guide pas dans la construction d’une cathédrale ; il nous veut seulement artisans d’une maison d’hommes qui ne veulent plus vivre dans une feinte fiction consolatrice. Une maison sobre et sans idoles, où un jour, peut-être, nous pourrons aussi réapprendre à prier.

De nouveaux signes de vitalité concluent l’École Interaméricaine ÉdeC

Par Ana Cassiópia et Regina da Luz Vieira

151030 Ginetta Scuola Interamericana01Malgré la crise globale qui frappe le monde économique sans épargner les entreprises de l’ÉdeC, ed de nouveaux signes de vitalité sont apparus en conclusion de l’École Interaméricaine de l’Économie de communion qui s’est déroulée cette semaine à la Mariapolis Ginetta, recipe dans les environs de San Paolo au Brésil. Motivés, à travers la vidéo, par l’historique intervention de Chiara Lubich qui, en 1991, fit naître l’Économie de Communion, de nombreux participants provenant d’Argentine, du Paraguay, Mexique, Guatemala, Cuba, Colombie, Bolivie et Brésil, ont résolument décidé de s’aventurer dans l’entrepreneuriat selon les principes innovateurs exprimés par la fondatrice.

Pour soutenir la réalisation des projets de ces jeunes, les entrepreneurs 151030 Ginetta Scuola Interamericana02présents ont déclaré leur entière disponibilité à accompagner de leur expérience le cheminement – certes pas facile – que ces jeunes, forts d’un nouvel élan, décident d’entreprendre ou de poursuivre. La proposition a été accueillie avec enthousiasme. Et à la conclusion de l’école, chaque participant a reçu des mains de son ‘partenaire’ son certificat de participation.

La veille, des thèmes de grande actualité avaient été approfondis : inclusion, pauvreté, réciprocité, nouveaux mouvements qui génèrent de nouvelles formes d’économie.

C’est dans ce contexte qu’a été annoncée une nouvelle initiative. Maria Clézia Pinto (Dima), responsable des projets de l’Anpecom (association coordonnant les diverses initiatives 151030 Ginetta Scuola Interamericana03pour une Économie de Communion au Brésil) a annoncé le démarrage d’un Programme de soutien économique envers de petites entreprises qui opèrent en situation de vulnérabilité sociale, produisent des biens alimentaires ou offrent des services en faveur de l’éducation, de la santé et de l’habitat, ainsi qu’envers des initiatives de développement humain et social en faveur des classes à bas revenu et des indigents. Ce programme s’inspire d’initiatives déjà mises en œuvre dans d’autres régions du monde, qui offrent financement et soutien à des projets d’entreprises.

Anouk Grevin, de la Commission internationale de l’ÉdeC, a confié en conclusion que depuis la phase préparatoire, l’espoir était fort que 151030 Ginetta Scuola Interamericana05cette École soit comme un laboratoire pour l’ouverture de nouvelles voies pour l’ÉdeC, non seulement en Amérique Latine, mais dans le monde. « Nous pouvons dire que ce qui s’est passé a dépassé toutes nos attentes. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement – a-t-elle ajouté – puisque cette école s’est réalisée sur le lieu même de la naissance de l’ÉdeC« .

En contact direct avec des initiatives de communion et solidarité en réponse aux inégalités sociales.

Par Ana Cassiópia et Rodrigo Apolinário

151028 Ginetta Scuola Interamericana 05L’approche tangible de la “pratique” de l’Économie de Communion a marqué la troisième journée de l’École Interaméricaine ÉdeC, adiposity en cours à la Mariapolis Ginetta. Les participants ont parcouru l’histoire du Pôle ÉdeC Spartaco, more about ont pu le visiter, pills et aussi connaître la ville de San Paolo et ses inégalités socio-économiques.

La matinée a commencé avec la projection d’un documentaire décrivant les motivations et les difficultés liées à l’acquisition du terrain et à la construction du Parc d’activités Spartaco, situé dans la commune de Cotia, à environ quatre kilomètres de la Mariapolis Ginetta.

Ensuite des « anciens » et nouveaux entrepreneurs ÉdeC ont communiqué leurs expériences de travail quotidien dans le Parc d’activités. Tout de suite après, tous les participants à l’École, se sont divisés en groupes 151028 Ginetta Scuola Interamericana 07pour mieux connaître les structures existantes, dialoguer avec les employés et les administrateurs, poser des questions. « Cela a été formidable de voir de près cette nouvelle forme de relations à l’intérieur du monde du travail. J’ai senti avec quelle conviction dirigeants et travailleurs ont vraiment fait leur l’économie de communion, fait leur cette nouvelle culture« . Ainsi s’est exprimé à chaud l’ingénieur brésilien Luciano Muller de Cornélio Procópio, Paraná.

Seconde étape : San Paolo. Le groupe a parcouru l’Avenida Paulista, un des plus gros centre d’affaires économiques du Brésil, le grand Parc de Ibirapuera, puis s’est rendu dans un tout autre contexte, dans le quartier périphérique de Pedreira où depuis plusieurs années une ONG, l’Afago, est engagée dans des activités éducatives et socioculturelles pour enfants et adolescents. Une initiative des jeunes du Mouvement des Focolari commencée dans les années 70 en réponse à un appel de Chiara Lubich en faveur des plus défavorisés, initiative connue sous l’appellation « Mourir pour son peuple« .

151028 Ginetta Scuola Interamericana 08Le chœur des enfants a accueilli le groupe à la Pedreira, et ému tout le monde. Ce moment intense d’échange et dialogue avec des responsables et des collaborateurs, avec les enfants et adolescents même, de cette ONG,  a permis de connaître l’histoire et les expériences de certains jeunes qui y sont revenus plus tard comme volontaires engagés, avec la communauté du quartier, dans la construction ou reconstruction des maisons pour des familles dans le besoin.

 » Nous avons expérimenté comment l’amour peut transformer la réalité sociale d’une communauté à partir d’actions de solidarité concrètes. Cela m’a touché de voir combien les enfants sont heureux de recevoir des visites et de constater qu’ils ont quelque chose à donner« , a observé Juan Pablo Bueno, de Puebal (Mexico).

Tous ont ressenti que cette journée a été particulièrement enrichissante, pour beaucoup « une injection » d’espérance.

Aspects qui contribuent à la naissance d’une nouvelle culture de la confiance

Par Regina da Luz Vieira et Rodrigo Apolinário

151027 Ginetta Scuola Interamericana 01Dans son intervention à l’ouverture de la seconde journée de l’École, visit Anouk Grevin, membre de la Commission Internationale de l’ÉdeC et professeur à l’Université de Nantes et à l’Institut Universitaire Sophia, a mis en évidence que le travail n’est pas qu’une simple exécution de tâches et observation de règles : celui qui travaille donne quelque chose de lui-même, surtout si son travail requiert de la créativité. Ce « donner quelque chose de lui-même » est un don qu’il fait librement, un aspect important des relations entre employés et dirigeants de l’entreprise, qui devrait être dûment reconnu.

Pour Anouk Grevin la logique du don s’autoalimente : elle est donner, recevoir et donner encore. Qui expérimente la joie du don est capable de donner plus encore. Dans l’Économie de Communion cette logique du don influence le type et le style de gestion et de communication à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise, et peut contribuer à 151027 Ginetta Scuola Interamericana 02générer une culture de la confiance. Celle-ci, à son tour, favorise l’émergence de ce don présent en chacun. Cela construit des relations et unit les divers membres du monde de l’entreprise.

Plus encore : le don suscite la réciprocité, la gratuité. Don et logique de marché s’opposent, mais ils peuvent cohabiter dans le marché et dans le contrat, parce qu’ils font partie de la logique économique, a rappelé Anouk. Et elle affirme que « cela fait la force de la culture du don » propre à l’ÉdeC, où qui donne et qui reçoit ont dans la réciprocité une égale dignité.

Dans la table ronde qui a suivi, trois entrepreneurs ont décrit par des faits concrets observés dans leurs entreprises, les ‘dons’ au travail de leurs propres collaborateurs.

Quatre ateliers se sont tenus dans l’après-midi : gestion de 151027 Ginetta Scuola Interamericana 03communion de l’entreprise, premier pas dans l’ÉdeCinclusion et technologies pour personnes en situation de handicap tous acteurs de l’ÉdeCcréation de réseaux entre les entreprises.

En séance plénière la synthèse des groupes a révélé une grande richesse dans la diversité des points de vue : rêves, talents et actions concrètes ont ouvert de nouvelles perspectives pour l’ÉdeC.

Cette intense journée s’est conclue par une soirée musique, théâtre et poésie : expérience communion dans la diversité culturelle des participants.