Economie de Communion - La culture du don

Origines de l’ÉdeC, physician sens de la « communion » en économie, visit this site dialogue avec les entrepreneurs : c’est un début prometteur pour l’école qui se déroule à la mariapolis Ginetta.

Par Ana Cassiópia, Regina da Luz Vieira et Rodrigo Apolinário

151026 Ginetta Scuola Interamericana 05“C’est parti !” pour l’École Interaméricaine de l’Économie de Communion (ÉdeC) pour les jeunes. Ils sont environ 60 participants arrivés à la Mariapolis Ginetta (Vargem Grande Paulista – San Paolo, Brésil), venus de divers pays d’Amérique du Sud : Argentine, Mexique, Colombie, Bolivie, Guatemala, Cuba et Brésil, avec quelques représentants européens de la Commission internationale ÉdeC. Une « école de vie » où chacun, pendant cette semaine, s’engage à construire avant tout une expérience de communion.

En ouverture une réflexion sur : « Les origines : l’ÉdeC naît d’un charisme« . Andréa Cruz, docteur en sciences religieuses et membre de la Commission Internationale de l’ÉdeC, a rappelé le contexte historique de la naissance de l’ÉdeC et mis en évidence la pensée et les pratiques innovantes qui introduisent de nouvelles relations dans le système économique à partir de « l’amour-agapè ».

« L’ÉdeC est née dans cette Mariapolis et elle est insérée dans le contexte du Mouvement des Focolari – a rappelé Andréa Cruz –. Elle est donc expression d’un charisme, née pour réponse aux attentes historiques et sociales, afin que les entreprises contribuent à réduire les inégalités, sans se limiter à la seule dimension matérielle« .

Une dynamique de groupe, conduite par le musicien Nani Barbosa, 151026 Ginetta Scuola Interamericana 06a suscité l’harmonie entre les participants et avec le cadre naturel de la Mariapolis Ginetta, dans l’écoute stimulante de « l’Escutatoria » de Rubem Alves.

Dans l’après-midi, Vittorio Pelligra, professeur à l’Institut Universitaire Sophia de Loppiano et à l’Université de Cagliari, a soulevé trois interrogations : « Que signifie vivre la communion en économie ? Qui est appelé à la mettre en pratique ? Comment les entreprises ÉdeC vivent-elles la communion ? ». « L’homme – a-t-il affirmé – est un être en relation et ne peut donc se penser en dehors de la relation avec les autres ». Il a présenté des résultats de recherche expérimentale par âge et stade de développement, qui ont mis en évidence les motivations et les valeurs de la culture du partage. « La vocation des entreprises ÉdeC – a-t-il ajouté – est de faire émerger le meilleur de chaque personne, grâce à des espaces de partage, empathie et parité« .

151026 Ginetta Scuola Interamericana 07Une table ronde a conclu cette première journée, avec un dialogue entre les jeunes et des entrepreneurs de divers pays, dans un riche échange d’expériences et de réflexions sur les problématiques actuelles et les perspectives de l’ÉdeC, traitant de questions d’éthique, des choix et des diverses réalisations de l’ÉdeC dans le continent latino-américain.

En conclusion, l’entrepreneur de Paraná Armando Tortelli, (Brésil Sud) a mis en évidence qu’il est important de s’allier avec des organisations civiles pareillement engagées en faveur de la réduction des inégalités sociales et du renouveau de la société.

Régénérations / 13 – François et Job y habitent ensemble. Comme les enfants.

par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 25/10/2015

Logo rigenerazioni rid« Tu n’aimes pas – elle t’effraie – la pauvreté, nurse
tu ne veux pas
aller avec des souliers usés au marché
ni en revenir dans ta vieille robe.
Amour, dosage nous n’aimons pas,
comme les riches le voudraient,
la misère.
Et nous l’arracherons comme une dent mauvaise
qui a mordu jusqu’à présent le cœur de l’homme« .

Pablo Neruda, La pauvreté

Cela fait deux mille ans que le « discours sur la montagne » résiste aux attaques de qui veut le réduire à autre chose, le ridiculiser et le faire passer pour un inutile discours consolateur. Ce combat contre la radicale simplicité des béatitudes est particulièrement évident et fort à l’égard de la béatitude des pauvres.

Le redimensionnement de sa portée a commencé très tôt, avec l’accent sur le « … de cœur », qu’on trouve dans l’évangile de Matthieu, laissant toujours plus derrière les « pauvres », grâce à de nouvelles exégèses de cette béatitude. Ainsi avons-nous écrit et dit que ce ne sont pas les véritables pauvres qui sont heureux, mais ceux qui sont spirituellement détachés de la richesse, qui partagent leurs biens ou les emploient pour le bien commun. Tout cela se trouve effectivement dans la Bible, mais nous a éloignés du simple et terrible « heureux les pauvres ».

Il n’est pas facile de comprendre et aimer cette première béatitude. Le premier obstacle, quasi insurmontable, est la condition réelle et concrète des véritables pauvres : comment pouvons-nous les appeler heureux alors que nous les voyons défigurés par la misère, abusés par les puissants, mourir naufragés, s’éteindre dans nos périphéries ? Quel bonheur connaissent-ils ? Toujours est-il que les plus grands critiques de cette première béatitude sont ceux qui passent leur vie à libérer les pauvres de leur misère. Les plus grands amis des pauvres finissent par devenir les plus grands ennemis de « heureux les pauvres ».

Si nous voulons au contraire nous laisser rejoindre, aimer et changer par cette première béatitude, il nous faut traverser son aspect paradoxal, scandaleux, manipulateur même – que de riches en effet ont trouvé dans cette béatitude des pauvres un alibi spirituel pour les laisser heureux dans leurs misérables conditions, en s’auto-définissant « pauvres de cœur » ! – Ne commettons pas l’erreur, très fréquente, de réduire la portée de ce bonheur fou en le faisant entrer dans nos catégories, en l’amputant, comme dans le mythe, pour qu’il tienne dans nos lits trop courts. Les paradoxes de l’évangile et de la vie ne se résolvent pas en les réduisant, mais en « allongeant le lit », en adoptant des catégories qui soient à leur « hauteur ».

Un premier critère pour entrer dans la première béatitude se trouve dans le texte même : c’est le Jules Adolphe Breton The Song of the Lark 1884 ChicagoRoyaume des cieux. C’est aujourd’hui que le royaume est à eux, pas demain. La béatitude des pauvres n’a pas besoin du « pas encore ». Les pauvres sont heureux parce qu’ils habitent le Royaume des cieux. Il suffirait de cette phrase pour comprendre, au moins par intuition, le sens de cette béatitude qui, non par hasard, est la première.

Parmi les pauvres appelés heureux, il y avait les marginaux, les SDF, les indigents, mais aussi les lépreux, les veuves (et la plupart des femmes), les orphelins (et presque tous les enfants), qui tous, pas par hasard, étaient les principaux amis et compagnons de Jésus pendant sa vie publique. La plupart de ses disciples étaient pauvres, des gens ordinaires, comme nous. Ils l’avaient rencontré sur les routes de Palestine et s’étaient mis à marcher à sa suite, à l’accompagner. Ils étaient déjà pauvres ou le devinrent en rencontrant un autre royaume, sur la route d’un autre bonheur. « Heureux les pauvres » : c’est ainsi que Jésus parlait aux siens, et qu’il leur parle encore.

Seuls les pauvres habitent le Royaume des cieux, où vivent les hommes et femmes des béatitudes, doux, purs, persécutés, miséricordieux, affamés de justice, affligés, pauvres. Un royaume différent de ceux qui régissent nos sociétés, mais qui n’a jamais cessé d’être parmi nous. On y connaît la providence, dont seuls les pauvres font l’expérience : la providence est pour Lucia, pas pour Don Rodrigo (*). Les plus belles fêtes sont celles des pauvres : peut-être n’y a-t-il pas sur terre de choses plus joyeuses que les mariages et naissances célébrées entre pauvres. Les enfants aiment les fêtes et les cadeaux parce que et tant qu’ils sont pauvres.

Les riches n’entrent pas dans ce royaume, non par punition, mais simplement parce qu’ils ne le comprennent pas, ne le voient pas, ne le désirent pas. Ils s’intéressent aux royaumes de la terre, pas à celui des cieux. Si le royaume des cieux est aux pauvres, il n’est pas aux riches, à moins qu’ils ne deviennent pauvres en quittant leurs idoles. Dans ce royaume il n’y a pas de rapports prédateurs avec les choses et les personnes, et sa règle d’or est la gratuité.

Au cours de l’histoire, quelques uns ont tenté de prendre au sérieux cette béatitude. L’un d’eux est François d’Assise, qui mieux que tout autre nous a révélé ce que signifie « heureux les pauvres ». François est cette béatitude personnifiée, faite chair. Sa voie n’est pas la seule pour entrer en pauvre dans le royaume, mais après le « poverello » il n’est plus possible de se passer de sa pauvreté pour comprendre vraiment celle des béatitudes. Sinon, les charismes ne seraient que des expériences privées, inutiles à l’humanité. François est l’éternel grand maître de la béatitude de la pauvreté, de la joie d’un autre royaume. Quiconque choisit de devenir pauvre rencontre François, même sans le reconnaître (François rencontra Jésus dans le lépreux sans le reconnaître, tout pauvre par choix rencontre aussi François, même sans le savoir).

Tous les chrétiens, a fortiori tous les hommes, ne choisissent pas ‘dame pauvreté’, et la joie typique de la vraie pauvreté n’est connue que de François et de ses semblables. Cette fraternité cosmique, ce chant des créatures, cette liberté absolue, ces baisers sur la bouche et les mains des lépreux, la joie parfaite, ne peuvent naître qu’en celui qui habite cette béatitude et vit dans un autre royaume. Il n’est pas obligatoire d’être pauvre, pas même dans l’Église : les riches ne sont pas exclus des sacrements, et sont même souvent loués et remerciés par les pauvres eux-mêmes. Ils ont toujours constitué une part légitime et importante des communautés chrétiennes. Ils vivent plus longtemps, sont mieux instruits et en meilleure santé, ils réussissent et sont applaudis. Mais ils n’habitent pas ce royaume, ne connaissent pas ces cieux, ne voient pas ces magnifiques étoiles. C’est, dans notre monde, une grande justice.

Monte Beatitudini Tabga rid

Mais il y a plus. La félicité de François naît d’une pauvreté choisie, et sa béatitude est évidente à qui la choisit et la regarde. Les pauvres qui suivaient Jésus n’étaient pas que des pauvres par choix. Il y avait beaucoup de pauvres tout-court, qui n’avaient pas choisi la pauvreté, mais étaient nés dedans, ou étaient devenus pauvres pour cause de maladie ou de malheur. Parmi ces pauvres appelés « heureux », il y avait des « François », mais aussi beaucoup de « Job », des pauvres non par choix, mais par l’effet du destin ou du malheur. La force stupéfiante de la première béatitude réside dans le fait qu’elle s’adresse aux pauvres-François et aux pauvres-Job. Ils sont appelés, ensemble, habitants de cet autre royaume. Et si le royaume est à eux, ils n’y sont sujets mais souverains.

Mais s’il est relativement simple de saisir la béatitude de François, appeler « heureux » les nombreux Job de la terre et de l’histoire est plus difficile, douloureux : cela frise l’absurde et relève du paradoxe. Mais si nous n’incluons pas Job dans cet « heureux les pauvres », nous en réduisons la portée et en faisons une idéologie. Il nous faut la comprendre et la répéter dans la félicité d’Assise comme sur les innombrables ‘tas de fumier’ où vivent les pauvres-Job. La béatitude est vraie aussi pour qui n’a pas choisi la pauvreté, mais l’a subie. Le royaume des cieux est, doit être, le royaume de François et celui de Job, être ensemble aux pauvres-par-choix et aux pauvres-tout-court, tous frères, tous heureux.

Ce n’est pas le sentiment d’être heureux qui fait de nous des bienheureux : la béatitude vaut du fait que l’on est objectivement pauvre. Ce n’est pas un sentiment : c’est le fait d’être, d’habiter.

Il n’y a pas d’amitié plus vraie et plus grande que celle des pauvres entre eux, pauvres-François et pauvres-Job. On peut la rencontrer en Afrique, mais aussi à Roma Termini ou dans le quartier d’Ostiense, où toutes sortes de pauvres vivent, s’embrassent et ‘dansent’ ensemble, différents et pareils, citoyens du même royaume.

Le livre de Job nous avait dit, cher payé, que le pauvre aussi peut être juste et innocent ; n’oublions pas que dans ce monde-là, comme dans le nôtre, la richesse était signe de bénédiction et la pauvreté de malédiction. L’évangile touche Job et tous les pauvres et leur annonce une chose nouvelle et grandiose : « Vous n’êtes pas seulement innocents : vous êtes aussi heureux« . Les tas de fumier restent, mais depuis ce jour est aussi arrivée la béatitude, qui a racheté une histoire infinie de pauvres condamnés par les religions des riches de toujours.

La béatitude de la pauvreté peut arriver tard, très tard dans la vie des justes : elle est parfois la dernière béatitude. Pour entrevoir un autre royaume, il faut beaucoup marcher, et si la vie nous fait naître et vivre dans la richesse et l’abondance des biens et des talents, il faut beaucoup d’efforts, d’épreuves, de souffrance-amour pour rejoindre la béatitude de la pauvreté. Il faut souvent toute une vie – parfois même davantage – pour enfin redevenir pauvres, enfants et ‘nus’ comme en naissant, et réciter à la fin la plus grande prière : « Nu je suis sorti du sein maternel, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, Le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni !  » (Job, 1, 20-21). On peut redevenir pauvres, retourner dans la pauvreté. Les portes du Royaume sont toujours ouvertes et nous attendent.

Croire et espérer que la première béatitude est aussi pour ces pauvres qui n’ont pas eu la grâce de comprendre le bonheur de la pauvreté choisie, est un message de grande espérance. Peu de gens peuvent devenir pauvres-François. Mais tous peuvent devenir pauvres-Job. Alors nous pouvons tous habiter le royaume, ne serait-ce que dans les derniers ans, mois et jours de notre vie. Et quand à la dernière heure nous redeviendrons enfin pauvres, la récompense du royaume sera aussi nôtre. « Heureux vous les pauvres, le Royaume des cieux est à vous« .

(*) roman italien « Les fiancés »

Régénérations’ a été pour moi un parcours imprévu, surprenant, magnifique. Des vertus et des non-vertus des entreprises nous sommes arrivés aux béatitudes, à travers des paroles oubliées et humiliées. Dès dimanche prochain, je reprends avec un nouveau courage (du Directeur et mien) le commentaire d’un autre grand livre : le Qohélet, prêt à de nouvelles surprises et nouveaux cieux. Je compte cette fois-ci encore sur la compagnie et l’aide des lecteurs, qui continuent avec moi ces rendez-vous dominicaux. Comme et plus que jamais, merci à qui m’a suivi jusqu’à présent.

Régénérations / 12 – Qu’on le croie ou non, prescription en construisant la paix on rencontre le Père

par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 18/10/2015

Logo rigenerazioni rid« J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. Car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu ».

Saint Paul, lettre aux Romains, 8, 18-19.

Que de guerres sur la terre, dans nos villes, nos quartiers ! Quelles que soient les armes – elles sont de toutes sortes – elles ne font que causer des morts, des blessés, des destructions. Passent les millénaires, mais le frère continue de dire à son frère, comme Caïn à Abel, « allons dehors ».

Mais chaque fois que nous rétablissons la paix après les conflits, Abel revit, Adam déambule de nouveau avec Elohim dans le jardin terrestre, et nous nous regardons vraiment « les yeux dans les yeux », gratuitement. Chaque fois, notre construction et reconstruction de la paix s’étend aussi à la création, à la nature, à la terre. Pourtant, quand nous cessons de veiller sur la paix et que nous la refusons, la terre, les animaux, les plantes sont meurtries, tuées, innocemment entraînées dans la spirale de notre violence. On le constate chaque jour plus clairement.

La paix, le shalom, est une grande parole biblique, une des plus fréquentes, fortes, exigeantes. La première alliance d’Elohim avec les hommes vise à rétablir une paix-bonheur originelle refusée, à restaurer le shalom primordial trahi par le péché de Caïn et celui tout aussi atroces de ses fils. Il a fallu un premier artisan de paix, Noé, pour faire de nouveau resplendir sur la terre l’arc-en-ciel, pour que soit encore possible une recréation du monde et des hommes.

Les artisans de paix sont des constructeurs d’arches pour le salut d’une humanité brisée. Des justes se sentent appelés à quitter leur terre pour sauver celle de tous. Si le monde vit encore malgré tout le mal qu’on génère, c’est grâce à Noé qui ne cesse de construire des arches. Les prophètes et les nombreux « bienheureux » de l’histoire continuent de tendre l’arc-en-ciel en construisant la paix sur une terre toujours plus maculée du sang des frères. La main de Noé et des constructeurs d’arches de paix a été jusqu’à présent plus forte et plus créatrice que les mains de Caïn et des armateurs de navires de guerre.

La terre n’est pas promise aux artisans de paix, ni la vision de Dieu, ni la miséricorde. Seul un nom leur est promis : « Ils seront appelés fils de Dieu« . Mais c’est Monte Beatitudini Tabga ridun nom immense, le plus grand de tous, à eux seuls réservé. Les artisans de paix sont les pacificateurs, les raccommodeurs de rapports brisés, ceux qui passent leur vie à résoudre les conflits que d’autres provoquent. Ils renoncent à la tranquillité pour pacifier la vie d’autrui.

C’est par vocation qu’on devient artisan de paix, bâtisseur de ce shalom biblique. Ce n’est pas seulement par générosité et altruisme. On ne peut mettre en jeu sa propre vie pour le shalom d’autrui que si une voix forte et profonde nous appelle du dedans. Être artisan de paix n’est jamais seulement un métier, même s’il s’agit bien de construire et reconstruire la paix. Cette voix, cet appel intérieur, est efficace : on n’y résiste pas, même si on ignore d’où et de qui vient cette voix : il suffit de l’entendre et d’y répondre pour être artisan de paix.

Notre époque est théâtre de multiples formes de guerre, et connaît donc de nombreuses constructions de paix. De fait, si l’on ne voit pas revenir le déluge universel et si la vie continue, on le doit à l’artisan de paix qui, dans la guerre, sème des cellules-souches qui régénèrent la vie, ou du moins la maintiennent. On le doit à celui qui, tandis que les lobbys des jeux de hasard s’attaquent aux pauvres sans défense, s’efforce de saboter une de leurs opérations, de dresser un hôpital de campagne pour soigner les blessés, de rencontrer leurs généraux pour implorer une paix qui ne vient jamais.

Sont aussi artisans de paix ceux qui, sans baisser les bras, souffrent de ne pas réussir à construire une paix impossible. Même un artisan de paix qui échoue reste un artisan de paix. Dans le royaume des artisans de paix, ceux qui voient la paix comme fruit de leurs actions sont-ils plus nombreux que ceux qui passent leur vie à construire des paix qu’ils ne voient pas ? Toujours est-il qu’aujourd’hui Noé continue d’obéir à la voix qui l’appelle et de construire son arche, tandis que se multiplient les constructions de mort, les investissements en armements et machines à sous, et les morts d’enfants sur les routes du Brésil et d’ailleurs.

Mais l’Évangile promet que le jour des béatitudes les artisans de paix s’entendront appeler « fils de Dieu ». Leur béatitude est dans ce nom différent. Leur bonheur est dans la rencontre de la voix qui donne un nom nouveau. Toutes les béatitudes consistent à s’entendre appeler bienheureux, mais pour les artisans de paix la béatitude consiste dans le fait même d’être appelé par un nom. Ils sont appelés bienheureux alors même qu’ils sont appelés par un autre nom.

Dans le monde biblique, le nom de « fils de Dieu » était le plus haut, le plus beau, le plus grand nom qu’un être humain pouvait recevoir. Mais il y a aujourd’hui d’authentiques artisans de paix et de shalom qui ne seraient pas du tout heureux qu’on les appelle « fils de Dieu », parce qu’ils ont perdu contact avec l’humanisme biblique, ou qu’ils ne l’ont jamais connu. La bénédiction-béatitude est pourtant pour eux aussi, parce qu’elle vaut pour tous les artisans de paix. Les béatitudes sont vraies pour un si elles sont vraies pour tous, pour tous ceux qui se trouvent objectivement dans la même condition.

C’est leur dimension universelle qui fait d’eux des prophètes fortement révolutionnaires. Ils dépassent les confins et les clôtures des religions, des confessions de foi, des idéologies. Le royaume des bienheureux est bien plus peuplé que ne le sont les églises, synagogues, mosquées et temples. Tous les cœurs purs voient certainement un Dieu qui ne se voit pas, tous les affamés de justice sont sûrement rassasiés, et la terre promise appartient à tous les doux. Tous les artisans de paix doivent expérimenter la béatitude-bonheur de s’entendre appelés « fils de Dieu », même ceux qui ne connaissent plus le sens de ces paroles.

Les béatitudes vivent au cœur même des personnes, dans leur chair. Nous pouvons, pour mille raisons, ne pas vouloir être appelés « fils de Dieu » (peut-être le Dieu que nous avions connu était-il trop peu intéressant pour que nous désirions être ses fils) ; mais si les béatitudes sont vraies et que nous les croyons humanistes, tous les artisans de paix doivent se sentir heureux d’être appelés ainsi, et pouvoir le comprendre.

Parce que nous croyons à la promesse, nous sommes sûrs que les artisans de paix s’entendent un jour appelés par ce nom, et se découvrent fils de façon nouvelle, différente. Au cœur de la belle lutte pacifique pour construire la paix, recomposer les familles, guérir les blessures, ils se sentent fils de cette voix qui les a appelés à cette mission. En répondant à cet appel, ils découvrent en eux-mêmes un autre nom à côté de celui que leur ont donné leurs parents. Ils se sentent régénérés par la voix qui les a appelés, et comprennent qu’elle est en eux comme une autre mère, un autre père. Ils ne se sentent plus orphelins dans leurs solitudes. Si nous ne sommes pas convaincus de l’existence de cette autre manière d’être fils et filles, adressons-nous aux artisans de paix. Et comme nous avons appris notre premier nom en l’entendant prononcer par quelqu’un qui nous aimait (c’est ainsi que nous l’apprenons étant enfants), de même apprenons-nous le nouveau nom de la paix en l’entendant prononcer par quelqu’un qui nous appelle.

Les artisans de paix accèdent donc à une profonde dimension de la vie en recevant un second nom. Dans leurs luttes pacifiques pour la paix, ils sortent blessés mais avec un nouveau nom. Meurtris et bénis. Comme pour Jacob, la bénédiction est le don d’un autre nom. Sans doute font-ils ainsi l’expérience la plus grande qui puisse se vivre en ce monde : découvrir que notre esprit est habité d’un esprit plus profond, qui parle et nous appelle ; que vit en nous un souffle qui ne vient pas de nous, présent depuis toujours en nous, et qui nous attend ; que notre premier nom en cachait un autre, plus profond, tout donné.

Si, au moins une fois dans la vie, nous ne ressentons pas ce souffle, si nous n’arrivons jamais à connaître notre second nom, nous ne saurons jamais qui nous sommes vraiment. Alors notre vie spirituelle échoue, et toute la vie nous continuons à converser avec notre moi, même si nous l’appelons Dieu. La construction de la paix autour de nous est donc fondamentale, chemin par excellence où nous recevons ce second nom, pour nous re-connaître.

Il existe enfin un rapport profond entre la fraternité et la construction de la paix. C’est dans la fraternité que nous nous découvrons fils. Un jour Jacob envoya son fils Joseph chez ses frères qui étaient loin, pour voir comment ils allaient, comment se portait leur shalom (Gen 37, 14). En chemin un homme lui demanda : « que cherches-tu ? « . Il répondit : « je cherche mes frères« . Il trouva ses frères, mais ni le shalom, ni la fraternité. Les fils de Jacob, nous le savons, renièrent le shalom et profanèrent la fraternité. Il n’y a pas de fraternité sans shalom (il faut se le rappeler au moment où la tombe de Joseph est en feu sous la guerre des cœurs, des esprits et des couteaux).

Mais il existe une fraternité spirituelle entre tous les artisans de paix : ils sont fils du même appel au shalom, et donc frères et sœurs entre eux. C’est ce réseau universel de fraternité qui régénère chaque jour la terre maculée du sang des fratricides, acompte pour la nouvelle terre qui doit advenir, et qui gémit encore dans l’attente de la pleine révélation des artisans de paix. « Bienheureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu« .

dutru_utopie_marche_FrançoisNeveuxFrançois Neveux, entrepreneur exceptionnel, a souhaité dès le début de sa vie professionnelle travailler différemment. Il a cherché avec tous, employés, clients, concurrents à tisser d’autres relations, où l’homme est premier dans la communauté humaine du travail et non le «système». Nombre d’exclus, de laissés pour compte seront aussi associés au sein des entreprises qu’il a créées. Lorsqu’il entend parler du projet de Chiara Lubich, fondatrice du Mouvement des Focolari, qui propose l’Économie de communion dans la liberté comme réponse aux problèmes économiques de notre temps, il souhaite pleinement s’engager à sa suite. Progressivement, il lâche tout ce qu’il a édifié en France et s’investit totalement au Brésil. Là, il donne tout : son savoir-faire, ses brevets, sa technologie, son argent.

François Neveux était un spécialiste de l’assainissement, il était aussi un inventeur-né. Il déposa trente-cinq brevets qui le placèrent comme expert auprès des Normes Européennes. Il a aussi développé, en son temps, le marché du loisir, en produisant des planches à voile, des kayaks, des bateaux… François Neveux, avec des éclairs de génie mais aussi avec un humour inouï, nous passionne par cette utopie tenace qui ne l’a jamais lâché : créer le Paradis sur terre ! Il est décédé en août 2006, après quelques mois d’une maladie fulgurante, à l’âge de 70 ans.

Plus d’information sur Nouvelle Cité

Cet ouvrage préfocolari_economie_communion_entreprisesosentlepartagesente les réalisations de l’économie de communion. Ce projet lancé par la fondatrice des Focolari, Chiara Lubich, au Brésil, s’est vite concrétisé sur tous les continents et entraîne désormais 750 entreprises dans un partage d’une partie de leurs bénéfices avec des personnes dans le besoin, dans un véritable esprit de communion. Née au sein du Mouvement des Focolari, cette réalisation encore à ses débuts est pourtant déjà reconnue par de nombreux spécialistes comme une voie d’avenir pour l’économie mondiale. Le livre présente aussi bien l’aventure d’une quinzaine de ces entreprises que des exposés qui font comprendre les fondements de l’économie de communion. Ce livre a été réalisé par l’ONG Humanité Nouvelle, expression du Mouvement des Focolari dans les domaines économique, social et culturel. José et Chantal Grevin en ont coordonné les différentes contributions.

Plus d’information sur Nouvelle Cité

Comment imaginer ensemble un monde fini et commun dans un monde aux cultures différentes et aux niveaux de développement très inégaux ? Trois religions méditent puis dialoguent à partir de leurs textes de référence liés à la Création : un musulman, approved Cheikh Khaled Bentounes (guide spirituel de la confrérie soufie Alâwiyya), viagra un chrétien, Luigino Bruni (professeur à l’université de Rome), un bouddhiste, Philippe Cornu (président de l’Institut bouddhique européen) – UNESCO, Paris 3 Octobre 2015

Luigino Bruni est simultanément traduite par Anouk Grevin.

A Angus Deaton, économiste britannique, le Nobel pour l’économie 2015,  »pour ses recherches sur les biens de consommation, la pauvreté et le développement ».

par Luigino Bruni

Paru dans Focolare.org le 14/10/2015

Angus Deaton ridLe Nobel 2015 décerné à Angus Deaton pour ses études sur le développement économique, son bien-être, sur les inégalités, sur les biens de consommation et sur ce qui détermine la pauvreté est un signal très important : après quelques années au cours desquelles, en pleine crise financière, Stockholm et ses conseillers continuaient à récompenser les économistes qui avaient étudié et organisé l’économie et la finance et avaient contribué à générer la crise ; avec le Nobel décerné à Deaton, on recommence à récompenser, dans le lieu le plus important pour la science contemporaine, des scientifiques sociaux bien équilibrés, continuateurs de la science politique ou civile qui est à l’origine de l’économie moderne.

La politique de Stockholm a été plutôt bizarre au cours des dernières années : de 2010 à 2013, alors que le capitalisme était en train de risquer d’imploser par une crise financière jamais connue jusqu’alors, les Nobel pour l’Économie ont été décernés à quelques économistes parmi les plus grands théoriciens de ce paradigme économique et financier qui était en train de prouver ses dramatiques limites. Comme si, durant un été ayant le plus grand nombre d’incendies criminels jamais enregistrés, on avait donné des prix à ceux qui étudient les techniques sophistiquées d’allumages perfectionnés des incendies. Voilà pourquoi ce Nobel et aussi, dans une autre mesure, celui de l’année passée décerné au français Jean Tirole, pourraient indiquer un premier revers de tendance, Deaton étant beaucoup plus semblable aux premiers Nobel comme Amartya Sen, Joseph E. Stiglitz, Elinor Ostrom plutôt qu’aux plus récents Eugene Fama et Lloyd Stowell Shapley.

Nous ne devons pas oublier que la crise financière et économique que nous avons vécue et que nous sommes toujours en train de vivre, n’est pas indépendante des théories économiques des dernières décennies, car, à la différence des astrophysiciens dont les théories ne modifient pas les orbites des planètes, les économistes et leurs théories conditionnent fortement les choix économiques. Pendant les dernières années, les meilleurs départements d’économie du monde se sont remplis d’économistes toujours plus mathématiciens, avec une formation humaine toujours plus insuffisante, très experts de modèles hyper-spécialisés et devenus incapables en grande partie, d’avoir une vision d’ensemble du système économique, et donc, d’associer leurs modèles à la réalité économique et sociale.

En plus du prix décerné à Deaton, qui suit celui décerné à Tirole, une plus grande sensibilité pour les thèmes du bien-être collectif et pas seulement des profits personnels et des rentes individuelles, pourrait indiquer un retour d’une théorie économique plus européenne, plus attentive à la dimension sociale de la profession. Cette aube possible atteindra son zénith si les prochains Nobel verront plus d’économistes philosophiques et moins d’économistes mathématiciens, comme l’écrivait déjà en 1991, l’économiste anglais Robert Sugden : »L’économiste aujourd’hui doit être à nouveau plus philosophe et moins mathématicien ». Une invitation qui ne fut alors pas accueillie par la profession, mais peut-être sommes-nous encore à temps.

Angus Deaton ensuite est encore un économiste qui sait écrire des livres, pas seulement des articles de mathématique. Je conseille à tous son dernier livre » La grande fuite », dans lequel le jeune diplômé Nobel se demande, en tant qu ‘authentique scientifique social et héritier légitime de son compatriote Adam Smith (philosophe et économiste) si l’humanité pourra connaître dans le futur, une saison de progrès sans inégalités, question fondamentale alors qu’aujourd’hui, nous payons le prix du progrès avec une croissante inégalité dans le monde et une diminution du bonheur. L’économie pourra à nouveau être une science morale amie de la société, si elle se posera cette question et d’autres semblables, abandonnées trop rapidement pour répondre à d’autres questions beaucoup plus faciles et beaucoup moins utiles au progrès humain.»

Régénérations / 10 – Elles sont écrites dans la vie des justes comme dans l’Évangile

par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 04/10/2015

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« Suis-je coupable, information pills malheur à moi ! Suis-je dans mon droit, je n’ose lever la tête, moi, saturé d’outrages, ivre de peines ! »
Livre de Job, 10, 15.

La faim et la soif prennent de multiples formes : faim et soif de nourriture et d’eau, mais aussi de beauté, de vérité, de prière. On souffre et on meurt de famine et de sécheresse, mais aussi parfois de la laideur des hôpitaux et des écoles, du mensonge dans nos lieux de vie, du fait que nous n’aimons pas et ne sommes pas aimés, du fait que dans les durs moments de la vie, nous cherchons en nous des ressources spirituelles sans rien y trouver, incapables d’écouter et de dialoguer avec l’esprit qui nous habite et nous nourrit.

Disettes et sécheresses diverses, toutes décisives. Nous sommes des animaux symboliques et métaphysiques, qui avons besoin pour vivre de multiples nourritures et d’eaux variées. C’est peut-être cette pluralité de nourriture qui fait de l’homo sapiens un habitant spécial de la planète, qui peut mourir de faim dans l’abondance d’aliments et de plats, et se nourrir et s’abreuver de substances invisibles.

Si les seuls aliments étaient ceux qui rassasient et désaltèrent le corps, que de millénaires on aurait gaspillé dans l’histoire de l’évolution, après qu’on ait commencé à désirer d’autres étoiles que celles de la nuit, à écouter les voix et les sons des montagnes et des nuages, à décorer les grottes de fresques ‘inutiles’ à la chasse et à la pêche, à chanter et même à composer des vers, à nous regarder dans les yeux et à nous aimer autrement que pour nous reproduire. Et quand les humains sont privés du désir de ces autres nourritures, réduits à n’être que des consommateurs en quête de marchandises plutôt que d’étoiles, ils redeviennent trop semblables à nos ancêtres communs, et ne chantent plus le psaume « À peine le fis-tu moindre qu’un dieu » (Ps 8).

Nous avons trop de faims et de soifs qu’aucun hypermarché ne peut rassasier, et quand les marchandises et l’argent nous rassasient, notre dignité d’homme sombre jusqu’à se perdre, échangeant un pauvre contre une paire de sandales (Amos), vendant un frère comme esclave à des marchands en chemin pour l’Égypte (Genèse). L’épanouissement de l’existence humaine consiste, paradoxalement, à diversifier les formes de faim et de soif. On vient au monde avec le seul désir du sein maternel, on peut le quitter en désirant un lait que seule l’éternité peut donner.

Mais il y a une faim et une soif qui ne font ni souffrir ni mourir : celles que l’Évangile assimile à une sorte de bonheur, à une béatitude. Il existe des « affamés et assoiffés » bienheureux : « ceux qui ont faim et soif de la justice« . La justice peut être nourriture et eau. Elle peut nourrir comme le pain à peine sorti du four, désaltérer comme la source fraîche des monts.

Les affamés et assoiffés de justice aussi connaissent la famine. Ils sont eux aussi pauvres, indigents. Les désirs naissent de ‘l’absence des étoiles’ (de-sideris), chaque ‘éros’ naît de la pénurie. Comme pour toute faim et toute soif, ici aussi le corps est le ‘lieu’ où s’éprouvent cette faim et cette soif, car elles sont des expériences, pas des idées. Elles sont des paroles incarnées qui prennent forme dans notre chair – comme toutes celles qui s’incarnent, la parole « faim » nous est inconnue tant qu’on n’a pas eu faim concrètement et consciemment.

Il y a deux types de faim et de soif. Celles qui sont quotidiennes, saines et bonnes, liées au rythme des repas, ne nous font pas souffrir : elles attendent seulement d’être satisfaites. Mais il y a aussi la faim et la soif des famines et des sécheresses, qu’éprouvent des millions de gens, pour qui qu’arrivent jamais à suffisance le repas qui rassasie et l’eau qui désaltère, et pour qui la faim et la soif sont le pain quotidien. Cette seconde ‘faim et soif’ jamais n’est satisfaite et ne passe jamais.

Il existe une faim et soif de justice que beaucoup, tous peut-être, nous ressentons quotidiennement, en vivant et cultivant tout simplement notre sens de la justice. Or c’est dans les disettes et sécheresses quotidiennes que fleurit la béatitude. Sous les dictatures, dans les camps de concentration, goulags et prisons, aux travaux forcés où les mène leur vulnérable pauvreté, il est des personnes qui survivent en se nourrissant de leur faim et soif de justice.

Le cœur de cette splendide béatitude est la transformation d’un manque en nourriture. La justice, bien primordial à la base de tout Bien commun, est un bien très spécial : la souffrance de son absence devient pain et eau. Il en va comme dans le combat entre Hercule et Antée : plus le très fort Hercule terrasse son adversaire, plus fort celui-ci se relève, parce qu’il est fils de la terre (déesse Gaïa). Hercule ne sait rien de cette filiation qui rend Antée invincible.

Plus on combat un fils de cette justice en la lui refusant, plus on nourrit en lui son désir, et l’énergie et la force de lutter. Qui combat pour une cause juste devient d’autant plus fort que l’injustice croît : plus il a faim et soif de la justice refusée et plus son énergie s’accroit. Par contre on meurt durant de telles famines quand se perdent en nous le désir de justice, sa faim et sa soif ; comme Antée qui mourut étouffé dans les bras d’Hercule quand celui-ci, en le soulevant de terre, le détacha de la source de son invincibilité. On sort vaincu des batailles contre les injustices, étranglé par qui nie la justice, quand on cesse de la désirer et d’être affamé de ce pain de vie et assoiffé de ces fleuves d’eau vive.

Mais quelle satiété promet donc l’Évangile (« … car ils seront rassasiés ») si le pain de celui qui cherche la Monte Beatitudini Tabga ridjustice réside dans son manque ? Comment peut-on se désaltérer à une eau qui désaltère parce qu’encore elle manque ?

Si nous restons à l’intérieur de notre vie et de notre histoire (les béatitudes se prononcent ici et maintenant, et nous perdrions beaucoup de leur valeur prophétique en les renvoyant à la fin des temps) nous comprenons que c’est justement en souffrant de son indigence que nous sommes rassasiés de justice. Elle est déjà béatitude la satiété que nous ressentons en luttant pour libérer quelqu’un de structures d’injustice – sauver une victime des jeux de hasard, de la mafia ; s’efforcer de faire sortir de prison un innocent ; sortir un ami d’une spirale de dettes où il est tombé malgré lui.

Si nous ne faisons pas l’expérience des béatitudes pendant que nous nous battons pour la bonne cause, nous ne les connaîtrons jamais, parce que c’est la vie qui génère « en direct » cette forme sublime de bonheur. Si je n’entends pas la voix qui me dit : »bienheureux » tandis que j’ai très faim et soif de justice, je n’ai plus la force de lutter encore, je meurs de faim et de soif. Le premier moteur de l’histoire des justes est le bonheur ressenti au cœur des souffrances. C’est le fossé entre la justice telle que nous la voudrions et celle que nous avons en réalité qui alimente les justes. J’ai vu un garçon ramasser dans une décharge un bidon de lait, en faire le caisson d’un violoncelle et jouer du Bach.

Quand nous entendons résonner en notre âme l’écho de la parole « bienheureux », nous ne pensons pas tous que c’est un Dieu qui nous parle. Or beaucoup de croyants de toute foi se nourrissent aux mêmes luttes pour la justice, et elles sont donc multiples les voix qui nous disent « bienheureux ». Tout un chœur de voix nous dit sur terre : « bienheureux êtes-vous ». L’eau qui désaltère les justes est celle de la fontaine publique du village, où tous on se désaltère, sans demander à connaître la source de cette eau-là.

La terre des justes est chaque jour arrosée, nourrie de ces multiples voix qui susurrent en nous : « heureux », « bienheureux », « courage », « tu as bien fait », « c’est un bon combat que tu mènes ». C’est une béatitude qui rassasie, désaltère, parfois même enivre d’une joie diverse mais très forte, et qu’on ressent clairement en croisant les yeux d’autres justes qui luttent à nos côtés. Ce n’est que par mille voix diverses que les justes peuvent s’entendre appelés « bienheureux ». Une seule langue a suffi aux constructeurs de Babel, mais les justes de la Pentecôte parlent de multiples langues, toutes pareilles.

De là naît une grande espérance. Il y a dans le monde beaucoup plus de béatitudes que celles que les justes peuvent appeler ainsi. Nous sommes tous accompagnés dans nos bons combats pour la justice, jamais seuls dans les traversées de ces déserts ; et dans nos cœurs mille voix nous nourrissent de leurs multiples « bienheureux ». Telle la rosée, le ciel nous donne une manne qui nous nourrit dans tous les matins du monde. Beaucoup nous demandent, étonnés : « Qu’est-ce que c’est ? « , et restent sans réponse, sans l’explication des prophètes.

Mais l’important, vraiment, est que les justes soient nourris du dedans, qu’ils se sentent rassasiés dans leur indigence, qu’ils puissent vivre dans des disettes de justice sans fin – les pauvres, et donc les affamés et assoiffés de justice, nous les aurons toujours avec nous, et avec eux nous accompagneront toujours leurs béatitudes.

Des multitudes de justes s’entendent appelés dans l’âme « bienheureux », même sans avoir jamais lu l’Évangile, ou après l’avoir oublié. Un « royaume des cieux » serait un lieu bien trop petit si n’y habitaient que des résidents munis de leurs passeports, sans les émigrés, les réfugiés, les migrants. Les cieux de ce royaume seraient trop bas, ses horizons trop exigus. Le Royaume des cieux doit être le règne de tous les goûts, chacun avec sa propre langue, tous nourris du même aliment, désaltérés par la même eau : « Bienheureux les affamés et assoiffés de justice, car ils seront rassasiés« .

L’école d’été 2015 de l’EdeC se poursuit avec des cours intenses mais aussi de riches dialogues et un après-midi intéressant en centre-ville.

Par Stefania Nardelli et Giulia Pongiglione

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À mi-temps de cette Summer School, remedy Prague nous a accueillis et séduits par la beauté de son architecture, son fascinant château impérial et la Moldava qui la traverse.

Nos journées se suivent avec le lancement quotidien du « dé de l’entreprise« , qui nous a poussés à expérimenter comment les concurrents aussi peuvent devenir amis et collègues, et à prendre le temps de nous connaître et de rompre les barrières qui font obstacle à un esprit d’entraide.

Les leçons ont été intenses et décisives pour comprendre l’évolution et la diffusion de la 150826 Praga EoC SS 14 rid dxculture et de la réalité de l’Économie de Communion (EdeC). Vittorio Pelligra, à travers la théorie des jeux, a montré comment émergent et se développent la culture et les normes sociales ; il a fait comprendre que la ‘culture du don’, malgré sa vulnérabilité, parvient à se diffuser et à promouvoir les valeurs qu’elles portent en elle, en créant des réseaux de soutien mutuel. C’est ainsi que se fait jour une identité consensuelle qu’on peut imiter et répandre.

Luigino Bruni a expliqué que toute 150826 Praga EoC SS 09 rid sxl’économie et la tradition du management considèrent la vulnérabilité, c’est-à-dire la blessure de la rencontre entre personnes, comme un ennemi à éviter. L’EdeC accepte au contraire ce paradoxe : l’homme peut être heureux dans ses relations, malgré les blessures qu’elles causent. Consciente que les relations authentiques et sincères satisfont notre besoin de bonheur, l’EdeC accepte la vulnérabilité et propose de vivre la communion.

Après les cours, des échanges en petits groupes et avec les enseignants ont permis d’approfondir ces sujets dans un dialogue ouvert à partir des questions émanant des groupes, de clarifier ce qui ne semblait pas assez clair, d’exprimer les doutes et de confronter les différentes visions.

Koen Vanreusel, entrepreneur belge de l’EdeC avec qui nous avons établi une liaison par skype, nous a encouragés à faire naître sans peur une entreprise, en travaillant pour ce qui nous passionne, 150825 Praga EoC SS 08 rid dxparce que les entrepreneurs de l’EdeC sont disposés à nous prêter main forte à travers un réseau de soutien.

Ensuite, Teresa Twardosz et Boguslaw Musiolik, entrepreneurs EdeC polonais, nous ont partagé leurs expériences de chefs d’entreprise, sans omettre de parler des difficultés, comme autant de précieuses étapes qui ont marqué leur croissance personnelle et professionnelle.

À la Faculté d’Économie de l’Université de Prague, un dialogue ouvert a marqué la suite du programme : Luigino Bruni et Tomáš Sedlá?ek, économiste tchèque réputé auteur du livre « L’économie du bien et du mal« , ont discuté sur ce thème : « Money or Life ? Should people serve money or should people serve people?”. 150826 Praga EoC SS 10 rid dx

Ce fut un échange de haute importance du point de vue à la fois didactique et humain : les conférenciers ont répondu aux questions spontanées des participants dans la salle, passant des théories économiques au management ; passant du capitalisme aux valeurs auxquelles ils aspireraient en tant qu’entrepreneurs ; du nombre socialement optimal d’heures de travail hebdomadaire à la gestion institutionnelle de l’immigration et aux opportunités qu’elle comporte. Deux heures intenses de dialogue, dans la sympathique complicité des deux professeurs d’université.

65 jeunes de 16 pays différents : pour la première fois des participants de la Russie et de la Corée du Sud

Par Stefania Nardelli et Giulia Pongiglione

150824 Praga EoC SS 06 rid sxNous voilà à Prague pour la quatrième Summer School de l’Économie de Communion : étudiants, page travailleurs et entrepreneurs, viagra buy représentant une multitude d’intérêts et de compétences. Six d’entre nous ont participé aux précédentes éditions de cette école à  Lisbonne, Madrid et Paris  et – pour rompre la glace – ont partagé à tous quelques impressions et conseils pour vivre au mieux cette semaine.

Nos journées alternent exposés des professeurs, moments de dialogue en groupe comme en séance plénière, et divers ateliers sur l’entrepreneuriat, l’art, la recherche, et sur l’innovation sociale, une des nouveautés de cette édition.

Pour beaucoup c’est la première expérience avec l’Économie de communion (EdeC) et il a donc été fondamental de consacrer la matinée à la découverte de ses origines et de ses développements, 150824 Praga EoC SS 03à travers une vidéo introductive particulièrement significative. L’intervention d’ Anouk Grevin, enseignante à l’Université de Nantes et à l’Institut Universitaire Sophia, a ensuite permis d’approfondir les pratiques et les lignes de conduite de l’EdeC, de définir et comprendre les différences entre l’agir d’un entrepreneur EdeC et celui d’un entrepreneur de l’économie de marché.

Anton Lundin , entrepreneur Russe de 31 ans, a raconté son choix de quitter un emploi sûr dans une entreprise, où il s’occupait de vente et marketing, pour se dédier à la passion objet de ses études : l’apiculture. Alors qu’il ne connaissait pas encore la réalité de l’EdeC, il a commencé son entreprise il y a six mois, en choisissant de respecter la législation locale, la nature et l’environnement, de coopérer au mieux avec les partenaires et les clients, et d’aider les personnes dans le besoin.

150824 Praga EoC SS 07 ridEnsuite, Vittorio Pelligra, enseignant à l’Université de Cagliari et à Sophia: a raconté son expérience de chercheur et d’entrepreneur, et expliqué comment les consommateurs peuvent, par les choix d’achat de leur portefeuille, encourager les pratiques commerciales vertueuses. Un exemple de cette innovation sociale est la campagne Slotmob qui s’est développée en Italie ces dernières années.

L’après-midi s’est ouvert avec le lancement du Company Cube, dé de l’entreprise conçu par l’entrepreneur USA John Mundell, dont les six faces formulent en mots simples les valeurs à vivre chaque jour dans l’entreprise, bon moyen de rappeler 150824 Praga EoC SS 04 rid que la personne est à mettre au centre. Le défi d’aujourd’hui a été de « Valoriser chaque personne, chaque idée » et demain matin nous partagerons les fruits de cette expérience au sein des petits groupes de partage.

Enfin Benedetto Gui, enseignant à Sophia, a introduit les critiques qui se lèvent à l’encontre de la théorie économique standard, qui étudie les choix d’un agent économique considéré comme égoïste, matérialiste et individualiste, sans prendre en considération le réseau relationnel dans lequel il vit. Pendant des années l’analyse économique a ignoré les relations humaines et ses modèles sont incapables d’expliquer le réel comportement humain au sein du marché. Les relations sont au contraire à réintroduire en qualité de « biens relationnels ».

L’aventure continue ces jours prochains : nous vous tiendrons au courant. Voyez déjà les premières photos dans notre photogallery!