Economie de Communion - La culture du don

Les voix des jours / 1 – Qui le connaît peut aussi y renoncer, doctor sans le proclamer

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 28/02/2016

Girasole Maika rid« C’est une loi de l’univers qu’on ne peut pas être heureux sans rendre heureux les autres »

Antonio Genovesi, capsule Lettere

Un jour je te le dirai : j’ai renoncé à mon bonheur, viagra dosage pour toi’. Les premières paroles de la chanson des ‘Stadio’, lauréate du dernier festival de San Remo, nous donnent l’occasion de réfléchir à notre bonheur et à celui des autres. Notre civilisation a centré son humanisme sur la recherche du bonheur individuel, laissant toujours plus au second plan les autres valeurs et le bonheur des autres – à moins qu’ils ne servent à augmenter le propre bonheur.

Ainsi n’avons-nous plus de repères pour comprendre les choix (encore existants) de ceux qui renoncent, consciemment, au propre bonheur pour celui d’un autre. Nous avons conçu et construit une éthique, la seule en vigueur sur les places, qui n’est plus à même de comprendre des décisions et des styles de vie n’ayant pas pour objectif principal le bonheur individuel.

Le bonheur a une très longue histoire. L’humanisme chrétien a apporté une grande nouveauté par rapport à la culture grecque et romaine : il a proposé dès le début une vision du « bonheur limité », où la recherche du bonheur individuel n’est pas le but ultime de la vie, mais est subordonné à d’autres valeurs, comme le bonheur de la communauté, de la famille, ou le paradis. Pendant des siècles nous avons pensé que le seul bonheur qu’on puisse viser était celui des autres, celui de tous. La pierre angulaire de l’éducation dans la génération de nos parents consistait à mettre le bonheur des enfants avant le leur.

Elles sont aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer les femmes qui ont renoncé, librement souvent, au propre bonheur pour que leurs enfants soient heureux, au moins plus qu’elles. Les sacrifices et les économies des parents étaient pour le bonheur des enfants et petits-enfants – un monde sans enfants, sans le bonheur des enfants, ne comprend plus l’épargne, qui s’est mué en investissement ou spéculation.

C’est cette « dynamique inter-temporelle du bonheur » qui a lié en fraternité les générations entre elles, qui a fait partir les migrants pour qu’ils envoient au foyer d’origine la plus grande part de leur salaire amèrement gagné, et qui souvent les a fait revenir. Le « taux d’intérêt » du propre bonheur dans l’aujourd’hui était négatif parce que pesaient davantage le bonheur futur et celui des enfants.

La modernité a profondément mis en crise cette antique et fondamentale idée du bonheur, et, à sa place, une idée typique du monde préchrétien a fait son chemin : notre bonheur est le bien absolu, le plus grand bien, le but duquel dépend secondairement tout autre objectif. C’est ainsi qu’en Amérique « le recherche du bonheur » (1776) a été proclamée droit individuel inaliénable, et qu’elle forme l’un des trois piliers de la civilisation des modernes : la vie, la liberté et la bonheur. Le monde latin catholique, au contraire, plus lié à ses racines médiévales, a continué à penser que le bonheur individuel ne suffit pas pour fonder une société, lui préférant le « bonheur public ». La Constitution italienne a voulu mettre en premier le travail, dont les valeurs sont autres que celles du bonheur : fatigue, devoir, effort.

L’économie contemporaine est de matrice culturelle anglo-saxonne, et a parfaitement épousé l’idéal du bonheur individuel. La logique économique fait de chaque choix, même le plus généreux, la maximalisation du propre bien-être individuel.

Les goûts et les préférences des personnes en matière de bonheur sont multiples, chacun cherchant à le maximaliser à sa manière ; mais il est logiquement impossible d’imaginer qu’on puisse chercher une chose qui n’augmente pas le propre bonheur. Même le pur altruiste cherche son bonheur à travers ses comportements altruistes. Une mère peut faire des choix pour le bonheur de sa fille, mais si ses choix sont vraiment libres, ils nous révèlent qu’un autre choix eut été mauvais.

L’économie considère que le monde n’est habité que de gens qui visent le plus grand bonheur possible, que les gens apparemment tristes sont en réalité heureux d’une autre manière, ou n’ont pas assez de ressources pour arriver au bonheur, ou ne savent pas ce qu’ils veulent par manque d’information. De ce point de vue, prédominant en économie et dans les mentalités, il est impensable de renoncer volontairement au bonheur. Seuls les idiots, pense-t-on, décident délibérément de restreindre leur propre bonheur.

Cette vision des choix humains peut expliquer beaucoup de choses, mais échoue à expliquer ces quelques choix décisifs dont dépend quasiment toute la qualité morale et spirituelle de notre vie. Quand Abraham se mit en route avec Isaac vers le Mont Moria il ne pensait certes pas à son propre bonheur. Peut-être ne pensait-il qu’au bonheur de son fils, mais en tout cas il suivait une voix, très douloureuse, qui l’appelait. Et comme lui, beaucoup continuent de gravir les Monts Moria de leur vie.

Les moments, les actes et les choix ne sont pas tous les mêmes au long de notre existence. Presque tous s’expliquent par la sémantique de la logique économique de la recherche du bonheur. Mais la recherche du bonheur n’explique en rien d’autres actes et choix. Pour comprendre ces situations, il nous faut au contraire penser que nous sommes appelés à choisir entre divers principes et valeurs qui s’opposent. Il y a beaucoup de bonnes choses dans notre vie que ne se mesurent pas à l’échelle de notre bonheur, ni même, pour certaines, à l’échelle du bonheur des autres. Les choix les plus importants sont presque toujours tragiques : nous ne choisissons pas entre un bien et un mal, mais entre deux ou plusieurs biens. Et il y a aussi des décisions qui sortent du registre du calcul. D’autres fois même nous ne parvenons pas à choisir, mais seulement à prononcer docilement un « oui ». Il y a sur terre beaucoup de femmes et d’hommes qui en certains moments décisifs ne cherchent pas leur propre bonheur.

Bien qu’Aristote nous ait enseigné que le bonheur (eudaimonia) est le but ultime, le bien suprême, il y a en fait dans la vie plusieurs finalités, plusieurs biens suprêmes, qui peuvent s’opposer entre eux. Beaucoup de grandes belles choses de la vie se trouvent à un carrefour où s’opèrent les choix décisifs. Bonheur, vérité, justice, fidélité, sont tous des biens primordiaux, qui ne peuvent se réduire à un seul, fusse le bonheur. Nous pouvons avoir une idée claire du choix qui nous rendra plus heureux, y inclure toutes les belles choses de la vie, les plus sublimes, et nous pouvons pourtant décider librement de ne pas choisir notre bonheur en raison de l’appel d’autres valeurs en jeu, pour découvrir finalement une parole nouvelle : la joie, qui, contrairement au bonheur, ne peut être recherchée, mais seulement accueillie comme un don.

Qui a laissé sa bonne empreinte sur la terre n’a pas vécu en cherchant son propre bonheur. Il l’a trouvé trop petit. Il l’a trouvé, parfois, mais ne s’est pas arrêté pour le ramasser ; il a préféré continuer à suivre une voix. Au bout du parcours, s’il restera quelque chose, ce ne sera pas le bonheur amassé mais des choses beaucoup plus vraies et sérieuses. Nous sommes beaucoup plus grands que notre bonheur.

Il est donc vraiment possible de « renoncer à mon bonheur, pour toi ». Avec une seule différence : il ne faut jamais en parler aux enfants. Il ne faut en parler à personne, pas même à nous-mêmes. Il suffit de l’avoir fait, quelquefois, au moins une fois.

L’Association « Les rendez-vous de Saint Melaine » – Des regards de chrétiens sur les sujets de société, organise la Conférence débat:

Quelle place pour le don dans l’Entreprise ?

25 ans d’expériences de l’Economie de Communion

Logo Edc 25 frVendredi 4 mars 20h30
Au Collège Saint Gabriel,
59 Avenue le Brix,
35742 Pacé

Conférencier : Anouk Grevin

L’entreprise, une affaire de don ? C’est ce qu’affirme des chercheurs en management avec études empiriques à l’appui : la logique du don est au cœur de la vie des entreprises. Bien plus, on ne peut véritablement comprendre l’économie et le fonctionnement des organisations si l’on ne regarde pas du côté du don et de la gratuité.

Dès lors, serait-ce une folie que de choisir de miser sur la dynamique du don pour construire une économie plus humaine, plus juste ? C’est ce que propose depuis 25 ans Anouk Grevin 02l’Economie de Communion. Une proposition qui peut donner sens à toute la vie de l’entreprise, mais qui invite aussi chacun d’entre nous à devenir acteurs d’une économie plus fraternelle.

Anouk Grevin est maître de conférences à l’Université de Nantes, Chercheur au Laboratoire d’Économie et de Management de Nantes et au GRACE (Groupe de Recherche Anthropologie Chrétienne et Entreprise).

Conférence suivie d’un débat. L’entrèe à la conférence est libre et gratuite Ici invitation

Pour info :Contact Focolari Rennes : Maria DELPIERRE maria.congiu@wanadoo.fr 06 48 79 65 94

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 21/02/2016

Logo Qohelet rid mod« Ce qui ajoute à la sagesse de Qohéleth, information pills c’est qu’il a enseigné la science au peuple ; il a pesé, examiné, ajusté un grand nombre de proverbes. Les paroles des sages sont comme des aiguillons, des jalons bien plantés… Fin du discours : tout a été entendu ».

Qohelet,  12, 9-13

Il est difficile de lire les grands livres. Il y faut la douceur de l’esprit, la liberté de l’intelligence, la pureté du cœur, et surtout la pauvreté : ne rien avoir et ne rien défendre. Quelques livres et les grandes œuvres d’art nous visitent dans nos sépulcres et nous répètent « viens, sors ». Mais nous ne pouvons sortir, face à l’auteur qui nous parle et nous appelle, que nus et pauvres, libérés du suaire qu’on a ‘roulé à part, dans un autre endroit’.

Cette opération de dépouillement est encore plus difficile face au texte biblique. Nous l’approchons chargés des multiples idéologies qui se sont construites sur la religion au cours des siècles, riches de notre idée de Dieu, de notre foi et de celle des autres. Cela empêche le chant de ces grands textes, qui nous frôlent sans nous toucher, sans nous blesser, sans nous bénir. Qohéleth nous a bénis au long de ces quatre mois en sa compagnie, dans la mesure où nous l’avons accueilli au tréfonds de notre âme, chez nous, pour parler et manger avec lui. Alors, après avoir écouté son chant, la seule vraie consolation possible en cette vie nous inonde : la réalité nue, chargée de ses profondes douleurs et habitée de ses vraies joies.

Au moment de nous quitter, Qohéleth nous gratifie d’une dernière fresque anti consolatrice sur la vieillesse : « Et souviens-toi de ton créateur aux jours de ton adolescence, avant que ne viennent les mauvais jours et que n’arrivent les années dont tu diras : « je n’y ai aucun plaisir » ; avant que ne s’assombrissent le soleil et la lumière et la lune et les étoiles, et que les nuages ne reviennent, puis la pluie ; au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux, où s’arrêtent les meunières, devenues peu nombreuses ; où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre, quand les battants se ferment sur la rue, tandis que tombe la voix de la meule, quand on se lève au chant de l’oiseau et que les vocalises s’éteignent ; alors, on a peur de la montée, on a des frayeurs en chemin… avant que la jarre ne se casse à la fontaine »… pour conclure ensuite avec ses paroles les plus aimées, qu’il nous a appris à comprendre et aimer : « Vanité des vanités, a dit Qohéleth, tout est vanité » (Qohéleth 12, 1-8).

Quand tu es encore jeune, que tu as toutes tes dents, fortes et blanches, que tu peux entendre le chant des oiseaux, que sûr de toi tu veux gravir les cimes, quand l’éros (le ‘câprier’) est encore fort, et encore loin le bout de ta course (‘la jarre se brisera’), tu découvres et vis l’authentique joie du bon temps que tu as : « Douce est la lumière, c’est un plaisir pour les yeux de voir le soleil… Tout ce qui vient est vanité. Réjouis-toi jeune homme, dans ta jeunesse, que ton cœur soit heureux aux jours de ton adolescence » (11, 7-9).

Il est sage de regarder la vie entière avec les yeux des derniers jours, et il n’est pas de plus belle aurore que celle que contemple le crépuscule des autres. Qohéleth ne loue pas la vieillesse, et en cela aussi il démasque les idéologies, celles qui en son temps parlaient trop bien des vieux, oubliant leurs coûts et leurs limites. Ici aussi il contredit les idéologies et les consolations. Mais il nous contraint à regarder la vieillesse, à la mettre au centre de la vie de tous, surtout aujourd’hui, car nous en avons un besoin extrême, vital. Le premier pas d’une nouvelle culture de la vieillesse et de la mort est de se remettre à les voir, à les regarder dans les yeux, à les faire sortir de leurs éclipses des dernières décennies. Nous réapprendrons à vivre et à grandir dans la mesure où nous réapprendrons à vieillir et mourir.

Une vraie culture de la vie aime la vieillesse, qui en est le sommet et non la négation, tandis qu’une culture de la mort la chasse et la maudit, attristant ainsi les années les plus belles. L’amour pour la vie d’une civilisation s’évalue à sa façon de considérer et traiter la vieillesse et la mort. Une culture ennemie de la vie méprise les vieux et prétend aimer les enfants, tandis qu’une culture de la vie les aime tous deux, parce qu’elle sait voir dans la personne âgée la beauté de l’enfant, et ne fait pas de l’enfant une idole (dans l’humanisme biblique, le fils est l’anti-idole).

Le mépris de la vieillesse fait perdre à la vie son éclat, et fait vivre chaque jour non comme un jour en plus mais comme un jour en moins. Le symbole de la vie dans les cultures qui l’aiment est l’arbre, pas la chandelle. L’arbre croît d’année en année, fleurit, porte du fruit, et meurt au sommet de sa vie en se redonnant à la terre qui l’a généré et nourri. La chandelle au contraire se consume en brûlant, et alors même qu’elle éclaire, le temps qui passe est son ennemi. On peut considérer le vieux comme un grand chêne ou comme un bout de chandelle qui va s’éteindre. La Bible nous apprend à regarder nos chênes ; elle aime trop la vie pour nous la présenter comme un cimetière peuplé de lumignons plus ou moins consumés.

La vieillesse est le grand défi que dénie notre temps. Nous vivons dans un monde toujours plus peuplé de personnes âgées, mais, paradoxalement, aucune époque autant que la nôtre n’a avili la vieillesse et adoré et adulé, non pas les jeunes, mais la jeunesse. Seul le marché s’intéresse à la vieillesse : il transforme notre peur de vieillir et mourir en son plus grand business, faisant croire qu’on peut bien vieillir autrement qu’en accueillant le grand âge comme un ‘frère’. Le marché de la santé est plein de drogues contre la déchéance naturelle du corps. Trop d’assurances s’alimentent à l’illusion de l’invulnérabilité absolue.

Nous avons donc urgemment besoin de nouveaux ‘charismes’ pour réapprendre à vieillir et mourir, après l’avoir oublié le temps d’une génération. Les millénaires avaient vu se développer toute une sagesse du grand âge. Un des fruits les plus précieux des grandes religions avait été de nous apprendre à souffrir, vieillir et mourir. Cet équilibre entre vie et mort, pétri de famille, communauté, religion, foi, temps, espace et mémoire, au contact d’une nature qui donnait le rythme de la vie et de la mort, s’est à un certain moment brisé, surtout en occident. Chez nous la vieillesse est désormais affublée de vilains qualificatifs : son nom même est banni d’un monde qui ne la comprend plus. Mais sans une bonne culture de la vieillesse et de la mort comment pouvons-nous vivre un bon rapport à la vie, à la naissance, aux enfants ? Moins on aime les vieux, moins on aime les enfants, qui deviennent des droits, des marchandises ou des idoles.

Qohéleth, en conclusion, n’a pas été qu’un sage. L’épilogue du livre nous montre qu’il a été aussi un maître, un homme qui a ‘enseigné’, ‘donné au peuple la connaissance’, quelqu’un qui s’est senti appelé à communiquer ses propres découvertes. Il est donc un modèle pour tout enseignant conscient de son devoir d’aider ses auditeurs et élèves à poser les bonnes questions, des questions honnêtes, courageuses, douloureuses parce qu’elles engagent. Ami de Qohéleth est l’enseignant qui travaille sur les questions, avec l’espoir de pouvoir donner parfois une réponse, provisoire et partiale, précieuse donc, comme l’ont été les demandes nues de Qohéleth et ses réponses, précieuses parce que rares.

Il n’est pas facile de clore ce voyage en compagnie de Qohéleth, qui nous rappelle que « l’aboutissement vaut mieux que les prémices » (7,8). Nous ne parvenons pas toujours à terminer les voyages que nous avons commencés, n’étant maîtres ni de notre temps ni de nos forces. Aussi faut-il d’abord dire merci au terme du voyage. Un merci qui s’agrandit et se multiplie si le voyage a été long, beau, peuplé de rencontres, de surprises, de découvertes. Merci à Qohéleth, vieux maître d’antan toujours vivant. Merci à toi dont les paroles ont fait mûrir ma vie et ma foi, ont purifié mes idéologies et illusions consolatrices. J’ai moins de certitudes, mais des certitudes plus vraies.

Merci aussi au Directeur Marco Tarquinio. Il y a deux ans, je lui ai dit mon fort désir de commenter quelques livres bibliques. Je ressentais le besoin de contribuer un peu à faire à nouveau parler d’économie et de vie sociale ces antiques grands livres. Je voulais qu’Adam, Abraham, Agar, Joseph, Moïse, Job reviennent sur les places, dans les parlements, les chantiers, les écoles, car ils en sont trop loin. Je lui ai demandé de m’accorder deux années : je savais que le voyage serait long. Le Directeur savait que je ne suis ni bibliste ni théologien, et m’a donc surpris par un généreux et courageux ‘oui’. Ce commentaire de quatre livres – Genèse, Exode, Job et Qohéleth – a été une de mes plus grandes expériences humaines et spirituelles. Aujourd’hui, deux ans exactement après mon premier commentaire de Genèse 1, prend fin ce premier voyage biblique, non sans un grand désir de rencontrer dans quelques mois d’autres livres bibliques. Le Directeur a cependant voulu me laisser la ‘page trois’ du dimanche pour que je continue, dès la semaine prochaine, à chercher et écrire.

Merci enfin à vous lecteurs. J’ai reçu de vous plusieurs centaines de lettres, splendides pour la plupart – dont celle d’Anna, sage-femme de 99 ans, que j’ai reçue après le premier épisode sur les ‘sages-femmes d’Égypte’ : la plus belle lettre, peut-être, que j’ai jamais reçue, fleurie de belle vieillesse. Et merci à Dieu, pour les inspirations et pour la joie d’avoir pu les écrire. Tout est gratuité. Ensemble, encore, le chemin continue.

Oui, le chemin continue. Il continue ensemble avec Luigino Bruni, qui contribuera encore dans cette page ‘Idées’ à partager sa précieuse expérience, sa profondeur d’analyse et sa percutante écriture. Je lui dis donc notre « merci ». Celui qu’il m’adresse est en fait pour « Avvenire », journal qui permet, grâce à qui l’a conçu il y a un demi-siècle, à qui le soutient et le construit, de conjuguer antique et nouvelle sagesse, pressante actualité et regard sur l’avenir. (mt)

Les demandes nues / 15 – Vivre et donner gratuitement et avec gratitude. Ainsi rien de ne perd.

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 14/02/2016

Logo Qohelet rid mod« Valence. Près de l’étang un vieil homme se promenait avec son chien, plus âgé encore peut-être. Je le vis s’approcher de l’eau et tirer de son sac des morceaux de vieux pain. Un par un il les jeta aux poissons. Je le regardai, fasciné par la monotonie de ses gestes. Cela dura longtemps. À la fin seulement je compris qu’en fait je regardais ce verset du chapitre 11 de Qohéleth : « Lance ton pain à la surface des eaux ». À l’automne 93, dans une ville espagnole, un vieil homme exécutait à la lettre cette invitation, faisant prendre au verset tout son sens. »

Erri de Luca, Récit sur un verset de Qohéleth

« Jette ton pain sur la face des eaux, car à la longue tu le retrouveras » (Qohéleth 11, 1). Nous avons là un des plus beaux et évocateurs versets de Qohéleth.

Sa signification est ambivalente, car pourrait s’y cacher la trace d’un antique proverbe sur les avantages et les risques du commerce maritime. Mais cela ne doit pas nous empêcher de prendre au sérieux son sens primordial (une vieille règle affirme qu’il est sage de préférer l’interprétation la plus simple à toutes celles possibles d’un texte complexe). Son sens s’éclaire en effet à la lecture des versets qui suivent : « Qui observe le vent ne sèmera pas, qui observe les nuages ne moissonnera pas… Dès le matin sème ta semence, et le soir ne laisse pas reposer ta main, car tu ne sais pas ce qui réussira, ceci ou cela, ou si l’un et l’autre ne sont pas également bons » (11, 4-6).

Ce qui rend la vie féconde, c’est la surabondance, la magnanimité, la générosité. Le blé pousse et nous rassasie de pain si nous le semons en quantité supérieure à ce qu’il faudrait selon les calculs de productivité, si nous le semons plus dru que nécessaire. Ne jetons pas nos semences sur la seule bonne terre. Les cailloux et les épines aussi doivent recevoir leur part, car si je ne sème que dans les strictes limites de mon bon champ, le blé qui lèvera ne suffira même pas pour moi. La fertilité du ‘centuple’ requiert la générosité du semeur, qu’il gaspille une bonne partie du grain, qu’il sache se dépasser, se transcender.

Quand Qohéleth écrivait ou dictait ces paroles, le pain était un aliment essentiel et à peine suffisant pour la quasi-totalité de la population. On vivait de pain et on en faisait vivre les enfants ; sans lui on souffrait, on mourait. Le jeter dans l’eau était donc un acte subversif, imprudent, surprenant, une erreur aux yeux des observateurs. Mais les paradoxes plaisent à Qohéleth, on le sait, surtout ceux qui démasquent les vanités et le leurre des faciles certitudes. Cette fois encore, le meilleur exégète d’un beau vers mystérieux est l’auteur lui-même, qui, par toutes les paroles de son livre, nous dit que la première et immédiate interprétation de ce texte est sans doute la bonne. La vision grand angle du livre tout entier nous révèle que la clé de lecture de l’incipit de cet avant dernier chapitre est encore la polémique de Qohéleth contre la religion économico-rémunératrice. Rien ne conteste plus la logique économique que du pain jeté dans l’eau.

Dans sa société beaucoup plus que dans la nôtre, le pain était un bien spécial, beaucoup plus qu’une marchandise. Très rarement on l’achetait ou le vendait. Il était produit ensemble, partagé au repas, et surtout donné. Un quignon de pain ne se refuse à personne, aujourd’hui comme hier ; le refuser serait renier notre dignité. Ce bien précieux servait aux sacrifices, en offrande sacrée (Genèse 14, 18). En-dehors de l’autoconsommation et des devoirs cultuels et de solidarité, le pain ne pouvait ni ne devait être gaspillé. À la maison, quand j’étais enfant, si un morceau de pain tombait et se salissait, ma mère me faisait lui donner un baiser avant de le donner aux animaux. Tout pain vécu comme un don reçu devient pain eucharistique : bonne gratuité (eu charis), gratitude. Manne et pain de vie. Nous pourrions réécrire la Bible comme histoire du pain, tant sa présence est puissante, essentielle.

Qohéleth ne veut certes pas nous inviter à faire des sacrifices propitiatoires à la mer ou aux dieux des eaux – il a durement réagi aux sacrifices à Elohim dans le temple de Jérusalem (4, 17). Le pain jeté dans l’eau n’est d’ailleurs pas plus pour les pauvres que pour le temple. En fait Qohéleth défie la théologie qui justifiait tout acte humain par ses résultats. Il était écrit de celui qui donnait du pain pour être justifié et gagner ainsi la bénédiction de Dieu : « L’homme au regard bienveillant sera béni, parce qu’il donne de son pain au pauvre » (Proverbes 22, 9). Qohéleth nous suggère, au contraire, de jeter le pain à la face de l’eau pour le voir revenir de mille manières, une multitude de fois. Sa sagesse prône la surabondance, le dépassement des limites sociales et religieuses du raisonnable et du convenable.

Qui s’est efforcé de vivre sa vie en profondeur et vérité, a formé une famille, a mis au monde des enfants, a créé une entreprise ou une communauté, ou l’a reçue en succession et n’a pas voulu qu’elle meure, qui a sincèrement suivi une vocation… sait que les plus belles choses lui sont revenues quand il a été capable de dépasser le registre du calcul utilitaire, la logique coût/profit et, désavantageusement, a agi à l’encontre de la prudence et du bon sens. On a semé à la mauvaise saison, on est parti en mer à contrevent. Et pourtant, parfois, les fruits sont venus, le calme plat n’a pas vaincu. Une fois au moins.

Nous savons mettre au monde un enfant rien que par amour, de façon désintéressée ; traverser des déserts sans fin en croyant en une terre promise ; repartir âgés en y croyant encore, malgré tant et trop d’interminables déserts déjà traversés. Et tout en sachant que c’était le dernier, nous n’avons pas mis dans le sac notre quignon de pain, mais l’avons jeté à la face des eaux. Nous savons désirer le paradis, même si nous sommes sûrs qu’il ne sera pas pour nous.

Notre vie est pleine d’actes gratuits, mais presque toujours ils sont partiels et ne nous délivrent que partiellement de la logique rémunératrice. Nous sommes trop pétris de réciprocité pour savoir abandonner le registre de l’échange. La gratuité absolue, l’amour pur sont-ils possibles ?

Il y a de cela quelques siècles, la question de ‘l’amour pur’ fut débattue par une certaine théologie quand, en réaction à la Réforme protestante, naquit le besoin d’une mise en garde contre le danger d’attribuer à l’homme aussi la faculté d’aimer d’amour pur qui n’appartient qu’à Dieu. L’amour pur est dangereux, subversif. Mais en regardant bien le monde, nous voyons que les êtres humains, malgré tout, sont capables aussi d’amour pur. Nous ne le sommes presque jamais, mais cela fait partie de notre répertoire. Et si dans la vie nous ne faisons pas au moins une fois l’expérience de le donner et de le recevoir, notre humanisation ne s’accomplit pas pleinement, il nous manque un bout du chemin sous le soleil. Un homme sans amour pur reste petit. Notre ressemblance à Elohim doit être aussi ressemblance à son amour ; au moins une fois, une seule fois peut-être, mais décisive, ne serait-ce qu’à la dernière heure, quand nous pourrons donner le dernier bout de pain qui nous sera demandé, choisissant de devenir par notre corps eucharistie de la terre.

Dans la Bible – et dans la vie – la surabondance advient dans la mesure où nous sortons, librement ou par nécessité, de l’horizon commercial. Le fils rentre à la maison après qu’on l’ait laissé partir et se perdre ; l’enfant naît d’un ventre flétri ; le bélier apparaît au moment où la main empoigne le couteau ; les quelques pains sont multipliés une fois donnés et perdus ; un prophète ressuscite après qu’on l’ait vu mourir en croix. Aucun contrat ne pouvait ramener à la vie le fils décédé, ranimer en nous la générativité éteinte, ressusciter un crucifié. Aucun bélier ne peut remplacer un garçon, et il n’est pas de sac où cinq pains se transforment en repas pour la foule.

Les vraies surprises de la vie sont celles qui fleurissent librement de la surabondance ; celles que personne ne pouvait prévoir ni imaginer, celles qui nous sauvent parce qu’immensément plus grandes que nous et que nos convenances. Si nous avions la garantie ou seulement l’espoir que le pain donné se multiplierait au centuple, il ne serait plus la bonne gratuité capable du centuple. Il serait un investissement, une assurance, ou un pari. Pour construire sur cette terre la ‘civilisation du centuple’, ou au moins un fragment, il faut réapprendre la logique de la surabondance et du pain jeté à la face des eaux.

Il se perd beaucoup plus de pain dans les eaux que le courant n’en rapporte. Ce qui rend extraordinaire la multiplication du pain rapporté par les eaux est la certitude de l’avoir à jamais perdu au moment où nous l’avons donné. La valeur infinie, inestimable, du pain qui nous revient tant de fois multiplié dépend aussi de la quantité restée au fond des eaux, qui ne revient plus nous rassasier. Tout ce qu’on donne ne revient pas ; mais ce qui nous semble perte et douleur peut entrer dans une autre économie, plus grande, qui inclut au moins la mer et ses poissons. La terre se nourrit et vit aussi de nos larmes devenues pain (Psaumes 42, 4).

Le pain centuplé est le dernier qui nous restait. Pas le pain superflu, ni celui de la philanthropie des riches. Ce sont plutôt les miettes du pauvre Lazare qui peuvent revenir multipliées, pas les restes du riche épulon : « Ceux qui étaient rassasiés se louent pour du pain, et ceux qui étaient affamés n’ont plus faim ; même la stérile enfante sept fois, et celle qui avait beaucoup de fils se flétrit » (1 Samuel, 2, 5). Seul le pain des pauvres peut être ‘sauvé des eaux’, et un jour revenir nous libérer de nos esclavages, au-delà des mers.

Les demandes nues / 14 – Comprendre le piège des « mouches mortes » et le don des « prophètes »

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 07/02/2016

Logo Qohelet rid mod« La fondation d’une communauté recèle toujours un point obscur, website un inconscient collectif, pilule qui a son origine dans l’inconscient du fondateur et dans son besoin humain de contrôler. Si la communauté est appelée à grandir et se développer, medical ce point obscur doit être purifié. La crise est la purification de cet inconscient collectif. La communauté doit passer du mythe du fondateur parfait à une appropriation plus collective du mythe fondateur, purifié de ce qui n’est pas essentiel ».

Jean Vanier, le mythe fondateur

« Quelques mouches mortes infectent l’huile du parfumeur. Un peu de sottise pèse plus que la gloire d’un sage » (Qohéleth 10, 1)

Il nous avait quittés, quelques versets plus haut, en louant la lumière qui éclaire le visage du sage (8, 1), et voilà que Qohéleth complique à présent le discours, en nous montrant la vulnérabilité et la fragilité de la sagesse. Comme il suffit d’une mouche morte dans le flacon de parfum pour l’infecter, il suffit d’un peu de sottise pour ruiner la sagesse. De fait, Qohéleth semble nous dire que cette sagesse « lointaine », « d’une profondeur sans fin » (7, 24) succombe à la sottise, même quand nous réussissons à en faire l’expérience et à être sages, au moins provisoirement. Au début de son discours, il avait affirmé que « On profite de la sagesse plus que de la sottise, comme on profite de la lumière plus que des ténèbres » (2, 13). Maintenant, au bout son chant, il nous dit que la sottise est la plus forte, qu’il en faut peu pour tout corrompre. On ne gagne rien à chercher dans ce livre, et dans les autres livres sapientiaux, des clés de lecture qui révèlent si les versets sur la supériorité de la sagesse sont plus vrais que ceux où Qohéleth affirme le contraire. Il est beaucoup plus fécond de lire Qohéleth en tant que maître à penser non idéologique, et donc auto-subversif.

Un des ingrédients de base des cultures non encore contaminées par l’idéologie, ou des cultures qui ont su résister et s’en libérer, est justement leur capacité d’auto-subversion. L’auto-subversion, au sens du grand économiste Albert O. Hirscham, est la vertu, très rare, de savoir mettre en question ses propres certitudes, de ne pas chercher dans ce qui nous arrive la confirmation de nos idées, mais ce qui les nie et les défie. Vertu de celui qui croît que la vie telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui est plus vraie que les vérités qu’il s’est construites et conquises hier. La pensée auto-subversive est utile à tous ; elle est surtout essentielle à qui a embrassé une foi, religieuse ou laïque, adhéré à la promesse d’une terre nouvelle. La pratique de l’auto-subversion est la meilleure prévention contre toute forme d’idéologie. Si l’idéologie est en effet irréfutable, c’est parce qu’elle a tendance à nous faire trouver au bout du parcours ce qu’on y avait mis au début.

La naissance d’une idéologie comporte au moins deux opérations. La première commence quand on est encore conscient que la réalité est ambivalente, que tout ce qui arrive n’est pas en cohérence avec nos convictions. Le monde nous paraît plus grand que celui de nos thèses, mais on commence à exclure de nos analyses l’incommode et le dissonant. La seconde opération consiste à nous auto-convaincre que le monde n’a pas d’autre dimension que celle qui nous intéresse et qui confirme notre vision : à force de raconter un monde différent du vrai, on finit par ne plus voir la réalité dans son ensemble.

C’est en cela que l’idéologie est intouchable : l’évidence contraire à nos idées ne réussit pas à corriger nos convictions tout simplement parce que nous ne sommes plus en mesure de voir cette évidence. Si l’on ne soigne pas le trouble de la vue qui empêche de distinguer les couleurs, on croît fermement que le monde n’est qu’en noir et blanc. Aussi la personne absorbée par l’idéologie nous apparaît-elle de bonne foi et d’une étrange sincérité, confondant notre jugement, nos analyses, nos thérapies. L’auto-subversion n’est possible que dans la première phase, quand nous pouvons encore reconnaître les signaux des premiers mouvements du virus dans le corps.

Un premier signe de l’imminence de la fièvre est le moindre intérêt pour les idées des autres, et la recherche de la compagnie des semblables. On ne se pose plus de nouvelles questions, on veut seulement les vieilles et sûres réponses. Un second signe est l’émergence du sentiment de persécution. On commence à diviser le monde en deux groupes : le petit monde des amis avec qui on partage la même vision, et l’ensemble des autres qui ne nous comprennent pas et qu’on ressent hostiles. On se crée un ennemi imaginaire qu’on voit partout : les journaux, la télé, les voisins, Dieu (s’il ne correspond pas à l’idée qu’on s’en est faite). On commence même à mettre en discussion et à relativiser les propos des meilleurs, ceux qu’on a toujours estimés, s’ils ne confirment pas notre naissante idéologie. On se crée ainsi, jour après jour, un « texte sacré » dont on devient évangéliste et prophète.

Le livre de Qohéleth, comme celui de Job, est en soi un exercice d’auto-subversion propre à la Bible, niant continuellement les idées de Dieu et de religion qu’elle propose, pour éviter sa transformation en idéologie. Le Dieu-Elohim de Qohéleth a survécu parce que Qohéleth l’a renversé souvent.

L’idéologie – qui est une idolâtrie sophistiquée – est une pathologie universelle, particulièrement commune et grave quand elle touche des personnes religieuses, parce qu’elle consomme et utilise Dieu et les autres habitants invisibles du monde comme des matériaux de construction d’un empire idéologique. Quand Dieu lui-même finit par coïncider avec l’idée qu’on a de lui, l’idéologie est parfaite et sans issue. Les mouches mortes ont infecté tout le parfum. Il est rare de rencontrer d’authentiques communautés et personnes de foi, parce qu’on a affaire, le plus souvent, non pas à la foi et à des idéaux, mais à des variantes des nombreuses idéologies de ce monde.

La foi et l’idéologie de la foi sont deux choses très différentes. La foi libère des propres dogmes et idoles, elle interroge ; l’idéologie, elle, attache, consomme, rend esclave de l’idole, et invente de multiples réponses faciles et fausses. Nulle vie spirituelle authentique ne peut naître si l’on reste incapable de se libérer un jour de l’idéologie de la foi que nous nous sommes peu à peu construite.

La phase idéologique est (quasi) inévitable, notamment au sein de communautés spirituelles et charismatiques. Autour de l’idée originelle qui nous a « appelés » se crée peu à peu un édifice : d’abord une tente, puis un temple gardien de « l’arche » de la première alliance, et enfin, à côté, nous nous bâtissons un palais, plus grand que le temple construit pour Dieu – comme l’avait bâti Qohéleth-Salomon (1R 7, 1). L’idéologie est le processus qui va de la voix invisible à la construction de l’arche, puis de l’arche à la tente et au palais. L’auto-subversion individuelle et collective, les rares fois où elle advient, est œuvre de destruction, intentionnelle cette fois, des nombreuses constructions qui se sont succédées autour de la première promesse, pour revenir à la gratuité de la première parole.

C’est un chemin à rebours, un retour à la maison en réduisant, simplifiant, démontant les empires de sable que nous avons construits. Ce chemin de retour, nous l’accomplissons parfois dans les derniers mois ou jours de notre vie, quand nous voyons s’écrouler notre palais, notre temple, pour nous libérer enfin de tout, et ne plus rien posséder.

L’arche, le temple et le palais s’élèvent progressivement au service du charisme et de sa communauté, et même quand ils commencent à devenir trop grands, on les considère et les justifie comme des moyens nécessaires à leur développement.

Mais avec le temps, et sans que jamais on en prenne pleinement conscience, les constructions idéologiques finissent par étouffer la première gratuité de l’événement vocationnel originel. Dans un premier temps, l’idéologie côtoie l’idéal et le soutient, mais bientôt elle prend sa place, et cela peut durer très longtemps, parfois toute la vie, presque toujours sans retour.

Prendre conscience de la ‘sécrétion idéologique’ de ‘l’idéal originel’ est en effet très difficile, parce qu’ils ont tous deux les mêmes formes, sont de la même génération, ont les mêmes traits, la même beauté, disent les mêmes paroles, les mêmes prières, et produisent (au début) les mêmes fruits spirituels. Le même don peut en effet devenir névrose, contamination progressive des capacités critiques de discernement individuel et collectif, victimes du même enchantement.

Mais le miracle de la grande bénédiction peut aussi advenir – c’est l’histoire qui le dit. Au faîte de l’expérience d’une communauté idéale devenue entretemps idéologique – intentionnellement ou inévitablement – quelqu’un émerge de l’enchantement et comprend, ou au moins devine – l’advenue transformation idéologique.

La fin de l’enchantement extérieur et intérieur provoque une crise, mais en réalité cette crise est la crête séparant l’étroit vieil horizon du nouveau, ample et clair, la ligne de partage entre la vieille vie et la nouvelle. Mais pour que la libération de l’idéologie soit collective, il faut aussi que se réveillent et sortent de l’enchantement ceux qui l’ont générée. Événement plus rare encore, parce que l’enchanteur est le premier enchanté du propre enchantement : « Qui creuse une fosse tombe dedans ; qui sape un mur est mordu par un serpent ; qui extrait des pierres peut se blesser avec ; qui fend du bois encourt un danger » (10, 8-9).

Parfois le fondateur parvient à se libérer du propre enchantement, mais cela ne suffit pas pour que s’accomplisse la libération communautaire de l’idéologie. Il faut qu’il « disparaisse ». Élie, le prophète et le maître, laisse son « manteau » à Élisée, son disciple et continuateur, puis un char de feu l’emporte au ciel. Ainsi s’accomplit la grande auto-subversion : l’âge de l’idéologie est passé, et commence pour tous la vie spirituelle.

Quand au contraire les prophètes, une fois « désenchantés », se refusent à « mourir » en disparaissant, ou quand leurs disciples, encore prisonniers de l’enchantement, ne leur permettent pas de disparaître, il peut arriver que le serpent morde son fifre : « Le serpent mord faute d’être charmé, sans qu’en profite le charmeur » (10, 11). Les prophètes sauvent leurs communautés s’ils parviennent à rompre l’enchantement qu’ils ont suscité, en ne laissant que la pauvreté de leur manteau.

Une école d’anglais, cure parmi les premières entreprises de l’Economie de Communion. Priorité au rapport avec les étudiants : ses caractéristiques et la clé de son succès.

Par Anouk Grevin

The Voice 02Nous arrivons à l’école en bus, purchase à quelques minutes de la mer, viagra order Andy nous accueille le sourire aux lèvres. Comme tous les enseignants, elle connaît chaque étudiant par son nom et elle le suit durant tout son séjour à Malte, ainsi que sa famille d’accueil. Plusieurs personnes travaillent avec elle : Vivienne, qui a suivi l’école depuis sa naissance, Maria, qui pendant des années a travaillé à la direction du ministère de l’Education et offre maintenant son expérience comme responsable de l’école et Marilyn, qui a rejoint l’équipe il y a deux ans comme directrice d’études.

The Voice” naît en 1992 où quelques jeunes décident de répondre au défi lancé par Chiara Lubich de faire naître une économie de communion : après plus de 20 ans, ces jeunes continuent à collaborer en tant que familles d’accueil pour les étudiants. Vivienne, responsable de l’école durant plusieurs années, raconte : « J’avais déjà créé une entreprise, mais face à beaucoup de difficultés j’avais abandonné l’initiative et je m’étais promis de ne plus recommencer. Avec The Voice, cependant, c’était différent : j’ai tout fait pour queThe Voice 04 l’institution ne meure pas. C’était un projet pour lequel cela valait la peine de lutter ».

Ceux qui gèrent les autres écoles d’anglais à Malte (il y en a aujourd’hui 47 dans l’ile) n’arrivent pas à comprendre comment The Voice puisse encore « vivre » : économiquement cela semble impossible. « Les autres écoles ont de grands groupes alors que nous tenons à garder des groupes de 5 à 8 étudiants par classe, ce qui implique un plus grand nombre de professeurs », explique Marilyn.

Le rapport personnel devient une méthode pédagogique, clé pour un bon apprentissage linguistique, tellement lié à la confiance, surtout lorsqu’il s’agit de développer des capacités en communication orale. Avec la même disponibilité et délicatesse, les familles d’accueil continuent le soir le dialogue avec les étudiants, mettant à profit tous les instants pour les aider à progresser.

Cette priorité donnée à la relation est définie par Vivienne comme le signe distinctif de l’école, son identité. Le climat de famille est palpable et cela ressort de toutes les impressions The Voice 03des étudiants. « Ici j’ai rencontré des amis et des professeurs très sympathiques qui m’aiment bien », affirme Karina. Raffaella ajoute : « le fait d’avoir une enseignante plus jeune que moi m’a donné du courage pour chercher du travail quand je rentrerai chez moi, et pouvoir donner moi aussi le meilleur de moi-même, comme elle ».

L’école a fait un choix, conforme à ses valeurs et à son engagement dans l’Economie de Communion, celui d’insérer régulièrement de nouveaux enseignants qui soient jeunes. C’est le cas de Claire, qui est maintenant animatrice et guide touristique pour les activités de l’après-midi. Les sorties, comme les heures d’étude, sont autant d’occasions pour grandir ensemble. Et Malte est un joyau au niveau culturel et historique : entre une visite aux temples préhistoriques et les splendides grottes bleues, on fait un petit plongeon dans les eaux cristallines. Le jour suivant, l’île de Comino et son Blue Lagoon, puis l’île de Gozo avec sa Citadelle, ou la visite de la capitale Valletta. Et de manière inattendue, sur la plage, un dialogue profond permet de donner un aperçu sur le projet de l’Economie de Communion qui se trouve à l’origine de l’école. The Voice 01Dernièrement The Voice a donné la possibilité à de nouveaux membres de participer à son groupe dirigeant, qui adhèrent aussi au projet de l’EdC. Parmi eux John, consultant en ressources humaines et management avec son expérience particulière et son intérêt dans le domaine touristique. Je souhaite de nouveaux développements ! ».

 

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Le premier Congrès Pan-Asiatique de l’EdeC se tiendra du 25 au 29 mai, à la Mariapolis Pace à Tagaytay City. Retenez la date !

160525 29 Tagaytay EoC Congress STD rid mod

L’invitation s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à une façon différente de concevoir l’économie et l’entreprise, basée sur la communion, la fraternité, la solidarité, en particulier avec les secteurs plus faibles de la société. Le congrès aura pour titre : « Économie de Communion : une économie pour tous« .

Le congrès réunira des entrepreneurs, des chercheurs, des jeunes et des membres de la société civile qui se sentent poussés à changer le monde des affaires.

Malgré la croissance économique sans précédent de ces dernières années, fruit d’une adhésion constante aux modèles économiques du capitalisme, les nations asiatiques se trouvent aujourd’hui face à de grands défis ; il nous faut les comprendre en profondeur pour saisir les changements significatifs et inclusifs que l’économie communion est en mesure d’offrir.

Le congrès bénéficiera de la contribution des économistes membres de la Commission Internationale EdeC – Luigino Bruni (Italie) – Anouk Grevin (France) – Lorna Gold (Irlande) – Teresa Ganzon (Philippines) et Luca Crivelli (Suisse). Invitée spéciale, la Professeure Annette Pelksman-Balaoing de l’Université de Rotterdam, Pays Bas, traitera de l’influence de la globalisation sur les nations asiatiques au cours des dix dernières années.

Les participants viendront de divers pays asiatiques ainsi que de l’Australie. Dans le cadre du congrès sera célébré le 25ème anniversaire la naissance de l’Économie de Communion, le 29 mai.

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Plus d’infos : eocasia2016@gmail.com

Rubrique – Au-delà du marché

Par Luigino Bruni

Paru dans pdf Città Nuova n.01/2016 (57 KB) du 10/01/2016

Democrazia economica ridL’économie de marché a généré d’authentiques miracles, approved mais doit aujourd’hui changer si elle veut survivre. Elle a permis à des inconnus de se rencontrer de façon pacifique et constructive, de se connaître et de ‘se parler’ en échangeant des marchandises. Elle a rempli le monde de couleurs, d’une infinité de biens. Elle a amplifié la biodiversité culturelle de la planète. En développant au maximum la liberté et la créativité des individus, elle a multiplié la richesse et donné vie à la plus grande coopération de l’histoire humaine.

Derrière l’acte quotidien le plus simple – allumer une lampe, acheter une glace – des milliers, voire parfois des millions de personnes, ont implicitement coopéré, travaillant pour nous sans qu’on le sache ni le voie.

Pendant des mois j’ai vu des vendeurs de rue proposer aux touristes de longs ustensiles ; j’ai compris un jour que c’était des rallonges pour faire des « selfies ». Le marché satisfait nos besoins une seconde après qu’ils se manifestent – parfois avant.

Cet aspect solaire de l’économie de marché est évident pour tous. Mais il cache des côtés obscurs. Pensons au commerce des armes dans tant de guerres, ravitaillées et soutenues par les intérêts économiques des gouvernements et des industries de l’Occident. N’oublions pas cela, tout en continuant de pleurer pour Paris, Beyrouth, la Syrie, les enfants des victimes tués par des armes fabriquées près de chez nous, dans notre silence.

Le marché ne peut pas corriger ses pires effets collatéraux. Il sait corriger ses petits défauts, mais pas les grands. Si les États, les institutions et la société civile ne contraignaient pas les entreprises à réduire la pollution, à reconnaître les droits des travailleurs, à ne pas cacher les défauts (presque) invisibles de leurs produits, les entreprises ne développeraient que leurs pratiques immédiatement profitables, facilement identifiables par les clients, utiles à leur réputation.

Il y a certes sur le marché des entrepreneurs et des managers qui tiennent aux valeurs intrinsèques que sont l’honnêteté et l’éthique, mais dans une économie globalisée où les propriétaires des entreprises sont de plus en plus des fonds d’investissement et de grandes banques, il est toujours plus difficile de chercher et trouver un travail à visage humain et une conscience au cœur des choix et des décisions.

Voilà pourquoi les démocraties modernes ont toujours assigné aux institutions le rôle de contrôler et réglementer l’agir des entreprises. Le vrai marché n’a jamais été seulement marché, mais aussi interaction de nombreux acteurs, contrôleurs et contrôlés.

Mais cette répartition des rôles sur laquelle nous avons fondé nos démocraties au cours des deux derniers siècles est aujourd’hui en pleine crise. Nous ne pouvons plus accepter que les entreprises ne se réfèrent qu’aux propriétaires et aux consommateurs, et que la loi les règlemente et les contrôle. Les entreprises et institutions financières sont devenues trop grandes, riches, globales et puissantes pour qu’on ne les contrôle que de l’extérieur et au final.

Il faut un radical changement interne : les institutions doivent user de la force qu’elles ont encore pour demander aux grandes entreprises et banques globales de changer leur gouvernement. Il faut éviter que seuls les propriétaires choisissent les conseils d’administration. Elles sont devenues trop importantes pour la vie de tous. Aussi faut-il que les travailleurs, la société civile et des représentants indépendants des intérêts des plus pauvres soient introduits dans leurs conseils d’administration, et puissent influer les décisions de gestion.

Dans toutes les grandes entreprises et banques un « comité d’éthique » indépendant doit exister et disposer de pouvoirs effectifs. L’économie est devenue trop importante pour être livrée aux seuls économistes, financiers, actionnaires. Même la « voix du portefeuille » des consommateurs est insuffisante : trop de gens conditionnés par les choix des entreprises n’ont pas « voix au chapitre » parce qu’ils sont trop pauvres, trop loin.

Et que dire des industries (armes et jeux de hasard) où celui qui proteste, n’étant pas acheteur, ne peut intervenir ? L’économie de marché et la démocratie ne survivront pas sans une véritable démocratie économique.

Les demandes nues / 13 – Résister à la dévaluation des vertus non économiques

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 31/01/2016

Logo Qohelet 13 rid« comblé de mérite, rx mais aussi de poésie, try l’homme habite cette terre »

Friedrich Hölderlin

La logique du mérite a toujours été très puissante. Les êtres humains que nous sommes veulent croire qu’il existe un rapport logique et juste entre nos actions, talents, efforts, et nos résultats. Nous aimons penser que notre salaire est le fruit de nos qualités et de nos efforts, que nos notes à l’école dépendent de nos études, que nous avons vraiment gagné nos récompenses (mériter vient du latin merere : gagner, acquérir).

C’est une exigence naturelle, vraie. Le problème que cela pose n’est pas l’idée en soi du mérite, mais nos réponses aux demandes de reconnaissance de notre mérite et surtout de celui des autres. Qohéleth le sait fort bien : « Je vois encore sous le soleil que la course n’appartient pas aux plus robustes, ni la bataille aux plus forts, ni le pain aux plus sages, ni la richesse aux plus intelligents, ni la faveur aux plus savants… » (9, 11).

Les hommes ont toujours cherché à réagir au spectacle de ce qui leur semble une grande injustice. Les antiques civilisations résolvaient le problème de l’injustice en imaginant un dieu différent des hommes, conduisant une politique juste de récompenses et de peines. On prenait pour fait historique les inégalités et les injustices, et l’on conférait à la réalité une dimension religieuse. On transformait l’apparente inégalité en une justice invisible plus profonde, et on ordonnait le monde en attribuant un sens religieux aux richesses et aux malheurs de tout un chacun. Le puissant riche avait le statut de ‘béni’, sans devoir aucunement se convertir ; et le pauvre malheureux était deux fois condamné : par une vie de malheur et par Dieu lui-même. Le besoin moral de reconnaître le mérite produisait chez les plus pauvres et malheureux un immense sentiment de culpabilité quant aux malheurs subis.

D’autres humanismes religieux ont au contraire réagi en imaginant que les injustices sous le soleil seraient éliminées dans des vies au-delà, où le pauvre juste serait récompensé et le riche impie puni. La terre est injuste, pas le paradis. La logique économico-rémunératrice restait, mais l’horizon de son application sortait de l’histoire temporelle pour s’étendre à l’éternité ou au moins à une autre vie. Les théories du mérite ont besoin d’un humanisme où les individus sont moralement différents les uns des autres, chacun muni de sa propre fiche personnalisée d’actions/récompenses. Les sociétés holistiques, elles, ne sont pas méritocratiques.

L’esprit humaniste et individualiste de l’idéologie méritocratique, qui fait du mérite le critère d’évaluation, de classification et d’agencement des personnes et des organisations, rend cette idéologie fascinante, séduisante et captivante pour tous. Elle est centrale dans la culture des grandes entreprises et banques multinationales. Sa méthodologie est duelle. D’un côté, les grandes entreprises configurent un système sophistiqué de primes pour individualiser et récompenser le mérite en fonction de leurs objectifs. De l’autre, l’employé se situe dans ce mécanisme d’intéressement, et lit son propre salaire et ses primes comme un signe de reconnaissance de ses propres mérites. Un contrat parfait, encouragé des deux bords parce qu’il apparaît mutuellement avantageux : l’entreprise satisfait son besoin de rationalité et d’ordonnancement de la réalité en fonction de ses buts, et le travailleur satisfait son propre besoin de se sentir méritant et valorisé.

Cette idéologie a grandi comme une plante grimpante sur l’arbre de la morale rémunératrice du jardin de la foi biblique, et connaît un incroyable et grandissant succès en ce temps du capitalisme individualiste. Max Weber nous a montré, il y a plus d’un siècle, qu’un courant de l’humanisme judéo-chrétien a interprété le succès économique comme un signe d’élection et assurance de salut. L’actuelle culture économique a radicalisé et universalisé ce mécanisme psycho-religieux. Il l’a sécularisé et étendu de l’entrepreneur à tout le système économique, productif, financier de la société de consommation. La quantité et la qualité des salaires et des primes (consommation incluse) deviennent les nouveaux indicateurs d’élection et de prédestination au ‘paradis’ des méritants. La dimension symbolico-religieuse de l’argent et de son succès s’est ainsi amplifiée, radicalisée, généralisée.

Mais le tartre de tout système religieux rémunérateur saute aux yeux quand on quitte le paradis pour descendre en tournée dans le purgatoire et l’enfer.

Car le mérite ne peut se passer du démérite. Il est positionnel et relatif : le monde des méritants fonctionne si le mérite peut être défini, ordonné, hiérarchisé, mis en rapport au démérite. Au dessus d’un méritant il en faut un plus méritant, et sous lui un moins méritant. C’est un parfait système de caste, où les brahmanes ont besoin des parias, mais ne doivent pas les toucher sous peine d’être contaminés par leur démérite. La gestion simple du démérite consiste à le présenter comme un passage obligatoire vers le mérite, une étape du chemin. Cela fonctionne très bien avec les jeunes : on leur présente la ‘montagne chérie’ qu’ils ne pourront gravir que s’ils savent ‘grandir’, alors que le gestionnaire du scenario sait fort bien que les places sont limitées dans la maison du mérite.

Alors, aux premiers échecs, quand le mérite espéré n’est pas à la hauteur des objectifs fixés, le miracle se produit : le travailleur, bien formé à reconnaître son insuffisance dans son échec, accepte docilement son triste sort. Le culte est parfait : le ‘croyant’ intériorise la religion et fait qu’elle grandit d’elle-même. Et la production de masse des sentiments de culpabilité devient la grande scorie de notre économie, qu’alimentent l’agressivité, l’orgueil et la vantardise propres à ceux qui font l’éloge de la méritocratie.

Ce que dit Qohéleth à ce sujet est très important : lire notre vie et celle des autres comme on comptabilise mérite/récompense, démérite/punition, est une réponse vaine et trompeuse à la demande de justice. En effet le mécanisme du mérite ne peut satisfaire les demandes de justice les plus profondes, même économiques. Il est vain, vanitas. Surtout, il est muet face à l’apparition du malheur sur la scène : « L’homme ne connaît pas plus son heure que les poissons qui se font prendre au filet du malheur, que les passereaux pris au piège. Ainsi les fils d’Adam sont surpris par le malheur quand il tombe sur eux à l’improviste » (9, 12). Sur la vie d’un malheureux nous ne pouvons rien dire. Qu’il soit bon ou méchant, intelligent ou sot, son infortune ou sa chance ne nous permettent d’articuler aucun jugement sur son mérite. Les paroles de nos malheurs sont muettes, incapables d’exprimer seules la moralité de notre passé comme de notre futur. Les brillantes carrières s’accompagnent de séparations, dépressions, maladies, événements que le système des primes expulse tout simplement. La démocratique casualité de la ‘malchance’ fait sortir de ses gonds la mécanique méritocratique de notre économie. Rien n’est plus étranger à notre culture capitaliste que les maladies graves et les morts prématurées. Elle ne réserve aucune place à l’inattendu du malheur, qu’elle traite comme une friction, un grain de sable dans l’engrenage ; aucune place non plus à la mort – si peu sont les collègues présents aux funérailles ou au chevet des longues agonies.

Mais Qohéleth nous fait aller plus loin. En prenant au sérieux l’esprit de ses antiques paroles, nous pouvons dire que le mérite est ambigu, rarement ami des pauvres gens – la méritocratie moins encore. La logique de ‘l’ouvrier de la dernière heure’, une des plus belles pages jamais écrites, est une critique du mérite pas moins radicale que celle de Qohéleth (ou de Job), qu’il faut comprendre à travers la polémique opposant les premiers chrétiens à la religion rémunératrice de leur temps.

La critique du mérite que fait Qohéleth est fondamentale pour comprendre les dangers inhérents à une vie sociale entièrement construite sur la logique du mérite telle que la conçoivent et la promeuvent les entreprises. Si nous avions pu imaginer un capitalisme moins ancré dans la religion rémunératrice, certainement notre planète serait moins malade et nos relations sociales plus saines ; aujourd’hui, évitons au moins que toute la vie sociale ne modèle sa culture sur cette logique. Nous voyons au contraire que les primes et la méritocratie pénètrent de plus en plus de milieux non économiques.

La raison de cet extraordinaire succès est facile à comprendre. Nous savons qu’il existe toutes sortes de mérites et d’insuffisances. Beaucoup de bons travailleurs sont de mauvais parents, et vice-versa, et nous vivons habituellement avec des mérites et des insuffisances dont nous n’avons pas conscience. Ceux-ci ne se révèlent qu’à certains moments décisifs, parfois les derniers, quand nous prenons conscience qu’apparemment nous avons eu peu de mérite dans la vie, mais que nous avons mérité que le bon ange de la mort vienne nous embrasser.

Le piège qui se cache dans l’idéologie méritocratique est donc subtil, en général invisible. Les entreprises se présentent comme des lieux capables de rémunérer le mérite, parce qu’elles ne considèrent que les mérites correspondant à leurs objectifs : un artiste qui travaille dans une chaîne de montage n’est pas méritant par la main qui sait peindre, mais par celle qui sait serrer les boulons. Le mérite est facile à récompenser en économie parce que le rapport mérite/démérite y est simple, facile à voir, à mesurer et à récompenser. On voit bien le grand risque que cela comporte : comme il est facile à mesurer, le mérite tel qu’on le considère dans l’entreprise devient dans la société toute entière le seul pris en compte, mesuré et récompensé. Avec deux effets : on encourage trop les mérites quantitatifs et mesurables, au détriment des qualitatifs et improductifs ; et on continue de détruire les vertus non économiques mais essentielles au bien vivre (douceur, compassion, miséricorde, humilité…)

La grande œuvre de l’humanisme chrétien a été la libération de la culture rémunératrice qui dominait le monde antique, et de la culpabilisation des vaincus. Ne nous résignons pas à sa liquidation pour un plat de lentilles acquis par le mérite. Nous valons beaucoup mieux.

Dédié à Pier Luigi Porta, cher ami, maître à penser et guide.

À Lugano, healing en Suisse, treat s’est tenu le Colloque « Économie, ed Santé et Bonheur » organisé par  Supsi, Heirs et Swiss School of Public Health. Nous en parlons avec Luca Crivelli, directeur du Département d’économie de l’entreprise, de la santé et de la vie sociale de la SUPSI.

Par Antonella Ferrucci

160114 16 Lugano Conferenza Happiness 1607 ridUn colloque universitaire international, unique en son genre, a réuni à la mi-janvier à Lugano 150 spécialistes de 4 continents sur un sujet –économie, santé, bonheur – qui a fait appel à une vaste palette de chercheurs et conféré à l’événement une interdisciplinarité rarement présente dans ce genre de congrès. Économistes, psychologues, sociologues et médecins, chacun du point de vue de sa discipline, se sont confrontés pendant deux jours et demi sur le rapport entre économie, santé et bien-être individuel et collectif, dans une présentation kaléidoscopique de travaux et thématiques de grande variété. Dans les 33 sessions parallèles chaque contribution, précédemment présentée à l’attention de tous, a été amplement commentée.

« Ce regard interdisciplinaire n’a créé aucune division ni rivalité entre approches scientifiques différentes ; au contraire, cela a généré un grand enthousiasme chez les experts : c’est dans le dialogue entre les disciplines que jaillit cette richesse d’idées qui permet de comprendre en profondeur ces problèmes si universels », nous raconte Luca Crivelli.

Luca, peux-tu évoquer l’un ou l’autre des sujets traités ?

« Beaucoup de contributions mériteraient d’être citées. Surtout la première intervention, celle de Bob Sugden, économiste et fin penseur, et son exercice de démontage des prémisses anthropologiques sur lesquelles se fonde la théorie du « Nudge » (coup de pouce), élaborée par quelques économistes comportementalistes. En appliquant l’apport de la psychologie à l’analyse des choix économiques et sociaux, Richard Thaler et Cass Sunstein définissent une approche qu’ils appellent « paternalisme libertaire », qui légitime l’intervention des ‘architectes des choix’ dans l’offre méthodique des 160114 16 Lugano Conferenza Happiness 0142 ridoptions entre lesquelles le citoyen doit faire ses choix. Tout en sachant que certains choix sont néfastes à leur bien-être (tabac, alcool) et d’autres bons (alimentation saine, sport), la plupart des gens persistent dans leurs mauvais choix. Selon la théorie du « Nudge », il faudrait aider les personnes à faire le juste choix, en le facilitant (dans une cantine scolaire disposer les gâteaux derrière les fruits, salades et aliments sains), car cela réduit l’effort de « résistance à la tentation » et rend les choix plus rationnels dans l’intérêt des consommateurs. On rend plus fatigant le mauvais choix, par une sorte de « paternalisme libertaire ». Et bien, Bob Sugden ne partage pas cette vision et démontre, par une série d’exemples très appropriés, que les motivations peu rationnelles des gens dans leurs choix sont beaucoup plus nombreuses et variées que ne le suppose la théorie du ‘nudge’. »

D’autres points de vue intéressants ?

« J’en cite quelques uns. D’abord le rapport très intéressant de la sociologue Dorothy Watson, qui a démontré, comme le montre l’Irlande, que les actuels indicateurs de bien-être sont peu adéquats pour rendre compte de la multi dimensionnalité des pauvretés que génère l’actuelle crise 160114 16 Lugano Conferenza Happiness 1445 ridfinancière. Ensuite, dans son intervention, Carol Ryff a communiqué les résultats d’une étude approfondie faite aux États-Unis, selon laquelle un des éléments fondamentaux pour le bien-être et la santé psychophysique des personnes est le fait d’avoir un « but dans la vie ». Puis Jennifer Nedelsky a souligné la nécessité de repenser complètement l’organisation du travail et de la santé. Elle propose d’augmenter les normes qui imposent à tous un maximum de 30 heures de travail rémunéré et 12 heures dédiées à s’occuper des autres, et un minimum de 12 heures de travail rémunéré (travail à temps partiel pour tous) et un maximum de 30 heures de service aux autres. Nedelsky imagine donc pour tous une part de travail rémunéré et une part de service. Dans ce cas on agit sur les codes de comportement social, en rendant inconvenant un temps de travail prolongé qui n’envisage pas d’heures gratuites de service. »

Donc des façons très variées de comprendre le rapport entre économie, santé et bonheur… y a-t-il eu d’autres pistes de réflexion ?

« Oui, je peux en citer deux. Giampiero Griffo, président du World Council of Disabled Peoples’ International, s’est demandé dans quelle mesure les études sur le bien-être tiennent compte du point de vue de ceux et celles qui vivent en situation d’invalidité, non pas comprise comme lacune, mais comme expression d’une diversité qui nécessite un « abaissement des obstacles »160114 16 Lugano Conferenza Happiness 1007 rid pour pouvoir exprimer pleinement ses potentialités. Et l’épidémiologiste suisse Nicole Probst-Hensch a souligné que le bien-être et le bonheur laissent des marques génétiques phénotypiques mesurables. En ce sens, les bio marqueurs pourraient se révéler un instrument très efficace pour conférer une objectivité biologique à ce qui émerge des études subjectives. Aujourd’hui, dans les banques de données sur le bien-être, si l’on pouvait croiser les traces du bonheur dans le corps avec les aspects psychologiques subjectifs, on identifierait mieux les relations de causalité entre les divers facteurs, et quelles interventions amélioreraient la vie des personnes. Il s’agit ici d’allier la recherche en génétique aux processus de construction du bien-être de tous. »

Magnifique exemple de la valeur ajoutée qu’apporte la « relationnalité » entre diverses disciplines…

« Oui. Je dois dire que la dimension relationnelle a été vécue de manière extraordinaire durant ce colloque, à commencer par les principaux conférenciers (keynote speaker) qui, contrairement à ce qui arrive habituellement, ont assidûment participé à tout le congrès, 160114 16 Lugano Conferenza Happiness 1689 ridtoujours présents et à l’écoute de tous. Et puis l’état d’esprit, non de compétition mais cordial, a favorisé une dynamique différente de celle qu’on trouve habituellement en milieu universitaire, et a créé des ponts impensables dans ce milieu : beaucoup à la fin nous ont remerciés pour cela. Enfin, la dernière touche est revenue à l’art. À côté des classiques appels à contribution, un appel spécial avait été adressé aux étudiants d’une école d’art et de théâtre associée à la SUPSI. Cela a conduit à une série de courtes scènes présentées le vendredi soir : un point de vue – celui des jeunes artistes – vraiment surprenant, une critique féroce de la société de consommation, qui a été un des moments les plus forts du colloque. »