Economie de Communion - La culture du don

Les demandes nues / 12 – Nous avons besoin d’une double gratuité, treatment pour donner et pour recevoir

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 24/01/2016

Logo Qohelet« La sagesse crie dans les rues, elle élève sa voix sur les places. Elles prêche dans les carrefours bruyants ; à l’entrée des portes, dans la ville, elle tient ses discours ».

Livre des Proverbes  1, 20-21

La sagesse existe. La désirer, la chercher : il n’est rien de mieux sur la terre. Mais elle reste lointaine, car, à trop s’approcher, elle s’altère et devient simplement banale. Elle est tout autre chose que ce que nous appelons aujourd’hui intelligence, talents, sagesse, compétence, culture.

Ce sont là des capitaux que nous pouvons et devons gérer, faire croître, cultiver, que nous possédons et dont nous sommes responsables. La sagesse, non. Elle n’est pas un stock à notre disposition. Elle interfère avec nos capitaux naturels et moraux, mais elle est autre chose. Certains ont le don de la sagesse sans être particulièrement intelligents, ni érudits, ni expérimentés. Ce don, comme tous les dons, dépend peu des mérites. Même les enfants ont des paroles de sagesse. Elle est un souffle qui va et se pose où il veut. Comme la beauté, la vérité, la sainteté, le bonheur, elle peut et doit être cherchée, mais elle n’est jamais le simple résultat d’un projet ou d’une volonté. Elle n’est pas une vertu, mais un don. Elle nous arrive parfois, seulement quand nous avons perdu la volonté de la dominer.

« Sagesse, sagesse – disais-je – mais j’en suis loin, et ce qui vient à l’existence est distant et profond, profond ! Qui le découvrira ? » (Qohéleth 7, 23-24). La sagesse nous échappe. Trop abyssale est sa profondeur, trop distant son éloignement. Elle se rend pourtant parfois présente, agit, œuvre, change l’histoire. Et on peut la reconnaître : « Qui est comme le sage pour expliquer ceci : « la sagesse d’un homme illumine son visage et sa dureté en est transformée » ? » (8, 1).

La sagesse a son propre éclat, elle transfigure le visage. Ce sont les autres qui s’en aperçoivent – comme quand Moïse descendit du Sinaï avec les tables de la loi. La sagesse est une relation, son éclat apparaît à celui qui la reconnaît sur le visage d’autrui. On peut reconnaître les signes de la sagesse à sa lumière sur un visage humain. Son témoin est celui qui distingue son incomparable lumière ; il n’est son bon miroir que s’il est lui-même opaque et absorbe cette lumière, sans devoir la restituer au sage. Typique pauvreté du sage. Il brille d’une lumière spéciale qui apparaît dans une relation, mais qui disparaît si le sage, d’un regard narcissique, se regarde lui-même dans le regard de l’autre. Cette dimension relationnelle constitutive de la sagesse met en jeu une qualité intrinsèque : la gratuité qui empêche le sage de s’approprier sa propre sagesse, sous peine d’obscurcissement de son visage. Quand le sage voit son visage plus lumineux que celui des autres, aime l’éclat spécial de sa propre lumière, sa sagesse s’éteint par manque de gratuité : « Cette eau n’est pas pour moi » (Bernadette Soubirous).

Tous les sages ne le sont que provisoirement. La lumière de la sagesse n’émane d’eux que lorsqu’ils en font l’expérience. Et entre une expérience de sagesse et une autre, ils vivent pauvres et indigents comme tout le monde, parlent comme tout le monde, et leur visage n’a pas d’autre lumière. La lumière de la sagesse est donc éphémère et ne vit que dans une relation, tant qu’en dure l’expérience. Elle ne peut s’accumuler ni se conserver dans des coffres-forts. Si la sagesse est don et gratuité, nul n’est sage par métier : « Sage, ne sois pas sage à l’excès : pourquoi te détruire ? » (7, 16).

La sagesse est lointaine, insondable profondeur. Nul sage ne l’est pour toujours. La sagesse est une expérience. Nous sommes sages dans la mesure où nous expérimentons la sagesse, et les paroles sages et lumineuses que nous avons pu dire dans le passé ne nous en garantissent pas de nouvelles demain. Nous pouvons seulement l’espérer. Il n’est pas de sagesse sans que se renouvelle ici et maintenant le miracle de sa gratuité.

C’est pourquoi il n’est pas vrai que les sages sont les meilleurs témoins des paroles qu’ils disent. La vraie sagesse, dont les mots transforment la vie des autres, ne parvient pas toujours à transformer la vie de ceux qui les prononcent. Elle dépasse toujours le sage, si grand témoin soit-il. La vie morale du sage ne prouve pas sa sagesse, son témoignage ne fait pas que ses paroles soient vraies. Ce qui prouve la sagesse, c’est la lumière du visage et des paroles. C’est là un des grands mystères de la gratuité-charis sur la terre.

Quelques suggestions s’ensuivent. Méfions-nous des « sages » qui se donnent pour modèles à ceux qui suivent la lumière de leur visage, qui mesurent la sagesse de leurs paroles au témoignage de leur propre vie. Méfions-nous de ceux qui croient et déclarent posséder la sagesse, s’en sentent les maîtres, et croient l’avoir toujours à portée de main, la considérant comme un capital dont ils disposent à tout moment. Ce sont certainement des faux sages.

La première sagesse du sage est l’humble conscience de ne pas être lui-même la source de la sagesse qu’on lui attribue, mais d’être la source, quelquefois et sans qu’on en sache la raison, d’une autre eau, toujours nouvelle. Savoir qu’on est un aveugle qui de temps en temps voit et fait voir. Quand dans une relation jaillit la sagesse, la première personne surprise, reconnaissante et émerveillée de ses propres paroles de sagesse, est celle qui découvre sur son propre visage une lumière que jusqu’alors il ne connaissait pas, et qui se met à l’écoute de ses propres paroles, qui ne sont pas seulement siennes. Qohéleth a été capable de nous donner des paroles de sagesse parce qu’il n’a jamais pensé s’être élevé jusqu’à elle.

Autre avertissement : il n’est pas bon de dire aux sages que leur visage brille d’une autre lumière, car c’est les exposer à la plus grande tentation. Pour que ne s’amenuise pas sur terre la lumière du sage, la gratuité doit demeurer en lui, comme en ceux qui le regardent et jouissent de sa sagesse, chose aussi difficile pour eux que pour lui. Car si la grande tentation des sages est d’affectionner et de s’approprier leur propre sagesse, de transformer la vraie mais éphémère lumière en lumière artificielle, ceux qui contemplent et profitent de cette sagesse sont, eux, toujours tentés d’institutionnaliser la lueur de ce visage, de ne pas se satisfaire qu’elle soit temporaire, et de faire ainsi du sage un dieu immuable. La relation qui génère la sagesse risque aujourd’hui encore d’être idolâtre.

La vertu du sage consiste donc à supporter la souffrance que représente le don d’une lumière qu’il ne connaît pas, ni ne contrôle. La sagesse ne fleurit qu’entre pairs, seulement entre pauvres. Le règne de la sagesse est leur règne : celui de ceux qui ne se font pas dieu et ne veulent pas adorer une idole.

Pour comprendre quelle vision de la sagesse a Qohéleth, il faut tenir compte de sa polémique avec les mouvements « apocalyptiques » de son temps, quand des visionnaires captivaient les foules par leurs récits de révélations dont ils étaient les seuls indiscutables détenteurs. Il y a certes dans le monde des gens plus sages, d’autres moins sages, et beaucoup de sots. Il y a aussi beaucoup de personnes très sages, mais rien ne garantit que leur sagesse et sa lumière soient toujours actives, pas même chez les plus sages. Qohéleth aime et cherche la sagesse, mais se méfie des sages qui acquièrent une position sociale et deviennent une élite dont la lumière du visage est « à but lucratif ».

Certains visages brillent de lumières artificielles et froides, de traits et de clins d’œil savamment truqués, qui ne convainquent que les adulateurs de la feinte sagesse. Qui connaît la vie de ceux qui ont eu le don de la sagesse, sait que leur plus grand défi a été de la conserver au fil des ans. Avec le temps la tentation se fait forte, presqu’invincible, de s’approprier la lumière qu’ils donnent aux autres. C’est alors, très souvent, que la lumière imperceptiblement se met à changer de nature, que le visage perd ses anciens traits. La gratuité disparaît et avec elle ses fruits caractéristiques : liberté, joie, présence des pauvres. Ce processus touche les ex-sages et leurs auditeurs, et de ce piège il est difficile de se libérer, mais pas impossible.

N’oublions pas que Qohéleth se présente à ses auditeurs sous le nom de Salomon (chapitre 1), le roi le plus sage, qui cependant, dans ses dernières années de vie, subit une régression. L’histoire personnelle du roi Salomon, complexe, ambivalente et mystérieuse, est l’arrière-plan indispensable à la compréhension des paroles de Qohéleth sur la sagesse. Salomon, sage en sa jeunesse, aima dans sa vieillesse de nombreuses femmes étrangères qui détournèrent son cœur vers d’autres dieux (1 Rois, 11) – fait qui explique en partie la dure critique de Qohéleth envers la femme (7, 26-28). Même l’homme le plus sage de tous ne le fut pas toujours.

Tous, cependant, nous pouvons être sages ; nous avons tous fait l’expérience de cette sagesse dans notre vie, une fois au moins. Ce n’est pas un bien de luxe réservé à quelques élus, animateurs de clubs spirituels. La vraie sagesse est populaire, habite les maisons, les lieux de travail, les places, les marchés. Elle est cette lumière sur le visage d’un ami qui, pauvre comme nous, compatit et réussit à nous parler de vie, paroles qui consolent, et qui parfois nous sauvent. Lumière que nous avons souvent vue sur le visage de nos parents, don de quelques paroles différentes qui nous aident en chemin. Mais cette chaude lumière de la sagesse sur le visage de l’autre – froide, elle ne serait pas sage – nous la sentons aussi distante, d’une « abyssale profondeur ». Aussi continuons-nous à la désirer et à la chercher, gratuitement.

Les demandes nues / 11 – Mieux vaut une amère vérité qu’une douce auto-duperie

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 17/01/2016

Logo Qohelet

« Quelquefois Dieu tue les amants parce qu’il ne veut pas qu’on le surpasse en amour »

Alda Merini, mind Quelquefois Dieu

La vérité est un besoin primordial du cœur humain. Nous avons construit des théories du comportement basées sur des « pyramides des besoins », treat où les biens moraux se situent aux niveaux III et IV, comme biens de luxe qu’on ne peut se permettre qu’après avoir mangé et bu. Comme si beauté, amour, vérité n’étaient pas des biens essentiels, comme si le sommeil était plus important que l’estime, le sexe que les sentiments, la sécurité plus que l’assistance.

Ce faisant nous oublions que l’histoire nous parle de nombreuses personnes bien portantes qui se sont laissé mourir faute d’une bonne réponse à la question : « pourquoi dois-je me lever ce matin ? », et autant d’autres qui ont enduré pendant des années le calvaire de la faim et de la soif, parce que quelqu’un les attendait à la maison. Il assume de multiples formes ce besoin de vérité sur nous-mêmes, sur le cœur et les actions de ceux que nous aimons, sur la foi et les idéaux qui ont construit et nourri notre existence. L’une d’elles est l’urgence vitale, qui surgit un jour à l’improviste, de vérifier si nous ne nous sommes pas abusés, si nous ne sommes pas tombés dans une bulle de « vanitas » qui nous enveloppe, nous et ceux que nous aimons, Dieu, nos certitudes. Ce jour-là nous relativisons tout, nous absolutisons cette vérité, et dépensons nos meilleures énergies pour comprendre si nous sommes libres et vrais comme nous le pensions, ou si, au contraire, nous sommes tombés dans un piège sans nous en apercevoir.

Cette expérience n’est ni universelle ni nécessaire, mais elle est fréquente chez ceux qui dans leur jeunesse ont fait des choix radicaux, ont cru dans une grande promesse, et suivi une voix qui les appelait vers une terre nouvelle. Ces personnes, religieuses ou laïques, peuvent un jour douter, quelle qu’en soit la raison, que la réalité d’hier fut autre que vent et songe. Si nous avons peu demandé à la vie, ce jour n’arrive pas ; mais il vient presque toujours quand nous avons beaucoup attendu d’elle, avec le grand enthousiasme de ces belles années. Quelquefois la mise à l’épreuve du doute nous fait découvrir que la grande auto-duperie ne l’était qu’en apparence, que ce qui nous semblait un fantasme n’était que l’ombre d’une présence réelle. Mais d’autres fois nous finissons par nous apercevoir que nous nous sommes vraiment trompés, pendant longtemps, sur beaucoup de choses importantes.

Le livre du Qohéleth nous a dit jusqu’ici et continue de nous répéter que ce second aboutissement n’est pas un échec, mais plutôt une fort bonne chose. Parce que mieux vaut la déception d’une vie vraie qu’une vie faite d’illusions, une amère vérité qu’une douce auto-duperie. Sa sagesse nous aide essentiellement à nous libérer des illusions. Si la vérité a une valeur en soi, il faut préférer la déception des illusions aux fausses certitudes. Qohéleth nous dit que ces temps de transformation des « jours vains » en déception, ces authentiques réveils, sont de vraies bénédictions, parmi les plus grandes qui soient. Il sait aussi que l’acceptation de la « vanitas » et la reconnaissance de l’auto-duperie que génère le besoin d’illusions, sont difficiles et longues à effectuer. Aussi nous adresse-t-il plusieurs fois – sa méthode est cyclique – les mêmes messages en diverses nuances : « Qu’a de plus le sage que l’insensé ?… Dans ma vaine existence j’ai tout vu : un juste qui se perd par sa justice, un méchant qui survit par sa malice » (Qohéleth, 6,8 ; 7,15). La répétition créative et poétique fait partie de son style. Savoir supporter debout la répétition de grandes paroles théophores requiert mansuétude et force d’âme et d’esprit, ce que notre temps ne connaît plus et combat même avec force au nom de l’efficience et de la rapidité : « Mieux vaut un esprit patient qu’un esprit prétentieux ».

Dans nos vies les illusions « vanitas » se mêlent aux plus belles vérités. Elles font leur nid dans nos talents ; elles sont l’excès d’ivraie autour du bon grain. Ayant mûri en même temps que nous, elles portent des masques calquant les meilleures personnes de notre vie, et se sont nourries de nos plus beaux charismes. Aussi faut-il temps et constance pour se libérer des illusions, pour aller jusqu’au terme du processus sans nous arrêter trop vite, nous satisfaisant des premières petites entailles, incapables de nous détacher des duperies du passé, des antiques objets de nos affections : « Ne dis pas : comment se fait-il que les temps anciens aient été meilleurs que ceux-ci ? Ce n’est pas la sagesse qui te fait poser cette question » (7,10).

La seule possible victoire sur la « vanitas » est de réussir à mourir et ressusciter tant que nous sommes en vie. Au moins une fois. Cette mort-résurrection peut advenir de mille manières, lumineuses comme obscures. Cela peut être la sortie d’une grave maladie – toute grande guérison est un combat sur un gué nocturne, dont on sort blessé, béni, avec un nouveau nom, avec un corps nouveau marqué des stigmates de la passion. Il arrive aussi, surtout à qui a déjà expérimenté une mort-résurrection et croit ne plus devoir mourir, que cela prenne la forme de la « grande déception« . Alors, ce qui commence à mourir n’est pas un mal physique ou moral à combattre, mais tout ce qui avait représenté le beau, le bon et le vrai de la vie passée.

C’est le fils de la promesse qui se met en route avec nous, de bon matin, vers le mont Moriyya.

Il est rare que ces combats avec la grande déception aient une heureuse issue. Il n’est pas facile de vaincre ces luttes, car l’ennemi n’est pas hors de nous-mêmes : on lutte avec le meilleur qui est en nous. Il est facile d’arriver au seuil de la déception, plus difficile et rare de la traverser. On devine la rudesse, le doute et le désarroi de la vie d’après les leurres, on n’ose affronter la peur de l’inconnu et la douleur de la déception, et l’on retombe donc facilement dans l’adolescence. Pour ne pas risquer la mort du passé, on renonce à un nouvel avenir (et à un bon présent).

Ainsi naît un conflit entre le besoin de vérité et le coût du processus de libération des illusions. On reste d’abord dans la brèche illusion-déception. Mais cette tension dure peu, car il faut tôt ou tard se décider entre sauter sur la roche au-delà de la crevasse, au risque de chuter, et faire demi-tour et revenir aux vieilles illusions. En rentrant chez soi on ressent pendant quelque temps encore la gêne et la souffrance du manque de vérité, mais presque toujours on commence à considérer vraies les vieilles et nouvelles illusions.

Le besoin de vérité prévaut alors fortement, mais de manière perverse. « Les illusions se transforment en vérité ». On s’adapte à l’illusion et, pour survivre, on commence presque toujours inconsciemment à prendre pour bonheur l’infortune, pour vérité la duperie. Le piège est alors parfait. D’autres n’acceptent pas la déception et deviennent cyniques, fâchés avec la vie, le passé et les compagnon-complices des « jours vains ». Autre piège, pas moins profond ni fort.

Quelques rares fois, cependant, l’opération réussit et on se réveille un jour ressuscité. L’humanité est parvenue à comprendre quelque chose de la résurrection de Jésus de Nazareth parce que beaucoup d’hommes et de femmes étaient déjà ressuscités des milliers de fois, et continuent de le faire. Au début de cette authentique nouvelle vie on ressent une grande solitude. Le temps de l’illusion avait été une expérience collective, sociale, communautaire. Après avoir traversé la grande déception, on se retrouve seul au contraire, et chacun a la sensation d’être le seul à vivre éveillé dans un monde de dormants.

Une autre étape commence si l’on réussit (cela n’est pas donné) à endurer cette souffrance morale particulière. On découvre qu’on n’est pas seul en réalité, et l’on fait connaissance avec d’autres qui vivent la même expérience sous le ciel. Il s’ensuit une nouvelle socialité, très différente de la précédente. Ces nouveaux compagnons se trouvent dans des lieux surprenants, improbables, parfois dans des lieux très connus. On les découvre dans les livres, l’art, la poésie, presque toujours parmi les pauvres.

Et puis, plus avant en chemin, vient le désir de rencontrer ceux, nombreux, qui se trouvent encore dans la bulle de l’illusion, pour les « réveiller », les libérer et les faire sortir de leur caverne d’ombres à la rencontre de la vraie réalité. On s’investit beaucoup dans cette mission, jusqu’à comprendre, un jour, que notre démarche souffre d’une nouvelle idolâtrie, dont nous sommes nous-mêmes l’idole.

On se retrouve encore sur la brèche entre les roches, devant décider de rester dans cette illusion-idolâtrie, ou de tenter un nouveau saut, au risque de mourir encore, dans l’espoir d’une nouvelle résurrection. De nouveau ressuscité, il ne faut plus s’arrêter. Nous nous rendrons compte alors, en versant d’autres larmes, que cette vérité-ressuscitée était déjà présente dans cette « vanitas » que nous avions tant combattue à mort. Ainsi le papillon remercie-t-il la chenille ; la perle, son huitre ; le ressuscité, l’abandonné. Mais du début du processus jusqu’à son terme nous ne pourrons le savoir : « Mieux vaut l’aboutissement d’une chose que ses prémices » (7,8).

Qohéleth aura connu et expérimenté quelque chose de semblable. En cherchant dans ses paroles nous voyons clairement le long chemin de l’illusion à la déception, et pouvons aussi entrevoir la lueur d’une résurrection. S’il n’était pas ressuscité après la « vanitas » il n’aurait pas pu nous donner ses paroles. Son livre ne serait pas resté dans la Bible. Il ne nous aurait pas rejoints au cœur de nos déceptions, pris par la main et accompagnés dans nos résurrections.

Les demandes nues / 10 – Pas de bénédiction dans l’accumulation des biens, this du bonheur dans le travail

Éditorial de Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 10/01/2016

Logo Qohelet« Quand la Providence répartit la terre entre quelques seigneurs, elle n’a ni oublié ni abandonné ceux qui semblaient laissés-pour-compte. Ceux-ci aussi ont leur part en jouissance. Si l’on considère en quoi consiste le vrai bonheur dans la vie, les pauvres ne sont pas inférieurs à ceux qui se situent très au-dessus d’eux. En matière de bonheur, les divers rangs de la société sont presque tous au même niveau, et le mendiant jouit d’une sécurité qu’aimeraient avoir les rois ».

Adam Smith, La théorie des sentiments moraux

La profanation du droit et de la justice a toujours provoqué l’indignation des prophètes, qui continuent de démasquer les corrompus et de les appeler à la conversion.

La critique que fait Qohéleth de l’iniquité de sa société est différente, mais pas moins radicale que celle des prophètes. Il croit peu à la conversion morale des puissants, mais par la force de sa sagesse il démonte la logique interne de leur pouvoir et de leur richesse, et montre en laïciste leur intrinsèque vanité.

Pour redonner espoir aux pauvres humiliés il faudrait les paroles ardentes de nouveaux prophètes, mais aussi de nouveaux Qohéleth pour révéler la triste stupidité de nos faux bonheurs.

« Si tu vois l’indigent opprimé, le droit et la justice violés, ne sois pas surpris de la chose ; car tout surveillant est encadré par un autre, et un autre encore les domine. Et à tous la terre profite ; le roi est tributaire des travaux agricoles » (Qohéleth 5, 7-8). Au centre de son discours, Qohéleth nous introduit dans les dynamiques du pouvoir et des sociétés bureaucratiques et hiérarchiques. Il voit d’abord le « pauvre opprimé », mais au lieu de condamner, « il aime » ce pauvre en vérité, et nous révèle une chose peu évidente : ceux qui paraissent forts et dominateurs sont en réalité victimes d’un système malade et corrompu.

L’œil traqueur de Qohéleth voit au-dessus du pauvre une haute pyramide d’oppressions, d’exploitations, d’injustices. Tout bourreau est opprimé par un autre, jusqu’au chef suprême, le roi, en qui Qohéleth voit encore un « tributaire de la terre ». Même si le sens de ce verset (5, 8) est incertain, vu sa dégradation par le temps, on peut penser que Qohéleth veuille insérer le roi aussi dans la chaîne des servitudes et des vanités. Même l’homme le plus grand et le plus riche – comme le montre le « cycle de Joseph » dans la Genèse – ne peut s’affranchir des rythmes de la nature, des famines et des calamités, du redevenir poussière et terre comme tous les Adam : « Comme il est sorti du sein de sa mère, nu, il s’en retournera comme il était venu » (5, 14).

Cette description de l’injustice comme une pyramide sociale d’abus nous montre beaucoup de choses. D’abord Qohéleth nous invite à un regard moral moins sévère sur le dernier oppresseur du pauvre, car son injustice envers lui est souvent due à d’autres abus dont il est lui-même victime. Cela ne justifie en rien son comportement, mais nous invite à mieux discerner l’injustice. Ce que l’on prend pour un rapport victime-bourreau est souvent un rapport victime-victime. Le monde est peuplé de Hevel, d’Abel sans fin, de victimes : Qohéleth nous l’a dit au début de son livre. Il nous fait maintenant voir des victimes là où nous ne voyons que des bourreaux.

Il en découle trois remarques importantes : davantage de hiérarchie multiplie les victimes sous le soleil ; le dernier pauvre opprimé  supporte le poids de toute la pyramide ; pour sauver les pauvres de l’oppression, il faut abattre les pyramides génératrices de victimes. Aujourd’hui comme hier. Les entreprises capitalistes ou autres institutions hiérarchiques ne nous semblent pas aujourd’hui avoir pour nature l’abus ou l’exploitation. L’idéologie néo-managériale remplace les rapports hiérarchiques par des primes qu’on fait passer pour des rapports horizontaux, des contrats librement choisis par tous les partenaires. En réalité, à la lumière de cette antique sagesse, nous découvrons au-delà des apparences idéologiques que derrière un produit financier perfide administré à un retraité par un fonctionnaire, se trouve un cadre supérieur qui lui ‘serre la vis’ pour l’atteinte d’objectifs dont dépendent leurs revenus et carrières respectifs. Ainsi, de marche en marche jusqu’au sommet de la pyramide, on arrive à un ou plusieurs chefs « tributaires » des oscillations de la bourse, de la géopolitique, des phénomènes naturels. Sur le dernier produit-abusif pèse toute la chaîne des rapports tronqués.

Toutes les hiérarchies ne sont pas injustes et opprimantes, mais beaucoup le sont encore, et la Bible nous invite à rêver d’une terre nouvelle, d’un droit et d’une justice encore à venir. Il n’existe pas d’organisations sans exercice de l’autorité, mais l’autorité peut s’exercer sans être hiérarchique. Dans l’histoire il y a eu peu d’essais non hiérarchiques de l’autorité, et fort peu ont été un succès. Mais le pauvre restera « opprimé » et les victimes se multiplieront tant que nous n’apprendrons pas à mettre en œuvre le principe de fraternité dans la gouvernance des entreprises et des institutions.

Après cette description morphologique du pouvoir et de la hiérarchie, Qohéleth revient sur l’un de ses grands thèmes : la vanité de la recherche de la richesse, l’illusion de l’avarice : « Qui aime l’argent ne se rassasiera pas d’argent, ni du revenu celui qui aime le luxe. Cela aussi est vanité » (5,9).

Cette phrase, nous devrions l’afficher à l’entrée des écoles de commerce, des entreprises, des banques. Quand l’argent n’est plus un moyen mais une fin en soi, il cause infiniment d’infortune, parce que le but principal et exclusif de la vie devient vite son accumulation, qui, par nature, est une idole toujours affamée. Il n’est pas de pauvre plus malheureux que l’avare : plus il a d’argent, plus il a faim. Qohéleth continue : « Avec l’abondance des biens, abondent ceux qui les consomment, et quel bénéfice pour le propriétaire, sinon un spectacle pour les yeux ? Doux est le sommeil de l’ouvrier, qu’il ait mangé peu ou beaucoup ; mais la satiété du riche, elle, ne le laisse pas dormir » (5, 10-11). Quelle sagesse !

Qohéleth nous fait ici entrer dans un palais moyen-oriental de son temps. Il nous montre un riche, entouré d’une pléthore de courtisans et parasites qui mangent sa richesse. Ils sont tout sauf heureux, les parasites comme le roi, dont on mange la richesse et le sommeil. En dehors du palais un travailleur, paysan ou artisan, vit, lui, de son travail, et fait de doux rêves. Revoilà en peu de mots l’antique et éternel conflit entre rente et travail, entre qui vit du pain d’hier et des autres, et qui vit du pauvre pain de son travail. Les grandes richesses n’ont jamais été générées par le travail, mais presque toujours par des rentes, des revenus qui naissent d’une forme de privilège, d’abus, d’avantage. Or les rentes produisent des parasites, de la consommation improductive, qui ne génère ni travail ni bonheur. Le « syndrome parasitaire » apparaît précisément en temps de décadence morale, quand les entrepreneurs, les salariés, d’entières catégories sociales cessent de générer aujourd’hui du travail et de nouveaux flux de revenus, pour investir leurs énergies dans la protection des gains et des privilèges d’hier.

Le parasitisme est une maladie qu’on trouve aussi hors du domaine économique. Sont victimes de ce syndrome, par exemple, les communautés et mouvements qui, devenus grands et beaux grâce au travail des fondateurs et de la première génération, au lieu de s’investir dans le risque et la créativité pour développer le patrimoine reçu, se mettent à vivre de rentes, rassasiés du passé, incapables de générer des « fils » et du futur. Le syndrome parasitaire est ainsi la principale cause de mortalité des entreprises et communautés.

Qohéleth se situe clairement du côté du travail, de qui s’épuise « sous le soleil » pour gagner son pain. Il nous l’avait dit (3, 12-13) et nous le répète à présent avec plus de force et de poésie : « Ce que, moi, je reconnais comme bien pour l’homme, le voici : il convient de manger et de boire, de goûter le bonheur dans tout le travail que l’homme fait sous le soleil… car telle est sa part » (5, 17. Il n’est pas d’autre bonheur que celui du travail quotidien et de ses fruits. Qohéleth, fidèle à lui-même, continue sa critique de la religion rémunératrice et économique.

La bénédiction de Dieu ne réside pas dans la richesse et dans les biens. Mais, étonnamment, Dieu concède aussi au riche d’avoir « part » à ce bon bonheur : « Que tout homme à qui Dieu donne richesse et ressources avec la faculté d’en manger, d’en prendre sa part et de jouir de son travail, y reconnaisse un don de Dieu » (5, 18). C’est rare, mais pas impossible : le riche aussi peut être heureux, s’il travaille et jouit de sa fatigue.

Des millions de personnes, riches et pauvres, entrepreneurs et ménagères, remplissent leur vie de bonheur en travaillant, tout simplement ; chaque jour ils survivent à la vanité en mettant en ordre une pièce, préparant un repas, réparant une auto, donnant un cours. Il est certes de plus grands bonheur dans la vie, mais nous n’y parvenons pas sans apprendre le simple bonheur de la fatigue quotidienne. Seul le travail nous sauve. Pas pour la joie sentimentale et l’autosatisfaction dont parlent abondamment les non-travailleurs – Qohéleth ne nous le pardonnerait jamais – mais pour la joie qui éclot dans la fatigue et les larmes aussi.

Mais Qohéleth nous dit une chose encore plus belle : « non, il ne songe guère aux jours de sa vie, tant que Dieu le tient attentif à la joie de son cœur » (5, 19). Le travail génère de la joie parce qu’en nous occupant à une tâche utile il nous préserve de ‘trop penser’ aux vanités pourtant réelles de notre vie ; car c’est dans le travail que la joie de Dieu nous attend.

Cette humble joie n’est pas l’opium des peuples, mais simplement notre beau destin. Si la présence de Dieu dans notre cœur est sa « réponse » à notre bonne fatigue, le premier salaire du travailleur, alors cette joie qui nous surprend au travail n’est-elle pas la présence du divin sur la terre ? C’est là, ami Qohéleth, une bonne nouvelle. Comment a-t-on pu tant condamner ton pessimisme ? Sous le soleil, la joie toute simple est possible.

Du Brésil, berceau du projet Économie de Communion (EdC) des Focolari, l’histoire d’une familles parmi tant d’autres, entrées dans le programme de rejet d’une pauvreté qui semblait sans issue.

Paru dans focolare.org

151228 taguatingaCela fait impression, découvrir que dans le monde n’existent pas seulement exploitation, concurrence déloyale, jeux d’intérêts. Il y a des entrepreneurs, comme par exemple ceux qui adhèrent au projet pour une Économie de Communion (EdC) – un millier dans le monde – qui, dans le fait de poursuivre l’objectif d’un profit qui assure vitalité et continuité à leur entreprise, veulent vivre la »culture du ‘donner’ » selon les finalités du projet lui-même : l’aide aux pauvres et la formation des nouvelles générations à une telle culture. Et pour que cela se réalise, ils mettent librement, à la disposition du projet, une partie de leurs bénéfices.

Socoro et Gomesbrésiliens, habitent à Taguantinga, ville du District Fédéral. Ils sont déjà parents de six enfants, lorsqu’il perd son travail à cause de sa dépendance à l’alcool.

Pour faire vivre la famille, elle travaille comme domestique à l’heure, mais les rentrées sont très minimes et les enfants, laissés seuls, sont désorientés au point que le plus grand, devenu adolescent, se laisse prendre par la drogue. Et c’est à partir de là qu’arrive une première aide de la part des Focolari : l’insertion du jeune ado dans la Fazenda da Esperança, une communauté d’aide animée par la spiritualité du Focolare.

Un autre problème s’ajoute pour la famille et c’est celui de la maison : même si celle-ci est presque délabrée et tout-à-fait insuffisante pour une famille aussi nombreuse, ils risquent de la perdre car ils ont arrêté de payer celui qui avait anticipé l’argent. Cette problématique a été présentée à la Commission EdC de leur région. Après une analyse attentive, on leur offre un prêt pour couvrir les arriérés, à restituer dans le temps, selon leurs possibilités. Entre-temps, Gomes commence une activité avec des bonbonnes de gaz, mais à cause de son problème d’alcool, il ne réussit pas à la garder avec un bilan positif. Ce sont des temps durs pour eux. Au grave malaise économique s’ajoutent des suspensions, des différends, un manque de dialogue. Au milieu de toutes ces difficultés, lui fait également un infarctus.

Alors qu’ils ne l’attendent absolument plus, Socoro se voit offrir un travail fixe, comme domestique dans la maison d’un cardinal, qui lui régularise la situation au niveau du travail et lui donne un salaire juste. Un jour, il se rend auprès de la famille et a une conversation importante avec Gomes, qui décide d’ en finir avec l’alcool et de changer de vie.

Par la suite, ils reçoivent aussi la visite de deux membres de la Commission EdC, venus pour vérifier la situation de l’habitabilité de la maison. C’est ainsi que peu de temps après, on propose leur insertion dans le programme Habitaçao, qui, dans le projet EdC prévoit l’assainissement et la restructuration des logements des familles extrêmement pauvres. « Quand je l’ai appris – confie Socoro – j’ai ressenti une grande émotion. J’avais la sensation que c’était Dieu lui-même qui nous donnait cette possibilité ». Le travail de restructuration est réalisé en grande partie par des personnes de la communauté des Focolari, dont certaines y travaillent de 5h30 du matin à 19h le soir. Maintenant dans le logement, il y a un salon, salle à manger, une salle de bains, la chambre pour les parents, une pour les filles et une pour les garçons.

Vivre dans une maison avec de telles possibilités aide celui qui y habite à retrouver sa propre dignité. Gomes, qui s’est complètement remis de l’alcool, semble être une autre personne. Les deux filles plus grandes fréquentent l’université grâce à une bourse d’étude. « En voyant les filles aussi concentrées à étudier – raconte Gomes – j’ai moi aussi senti le désir de m’inscrire à un cours pour adultes afin d’obtenir le diplôme du niveau des moyennes secondaires ». Malgré le fait que cela fait 38 ans qu’il n’étudie plus, c’est un défi qu’il veut relever. Dans la classe, il apprend à surmonter la honte de se sentir vieux, mais avec la bonne volonté, il réussit et y arrive. Lorsque les concours se font à la Banque du Brésil et au Ministère du Tourisme, il réussit à se classifier parmi les 200 premiers et est engagé à la banque avec la qualification d’employé.

Le projet Economie de Communion (EdC) débarque en Amérique centrale suscitant la curiosité des entrepreneurs en recherche de valeurs qui humanisent travail et production. Le témoignage d’un architecte.

Paru dans focolare.org le 26/12/2015

151228 guatemalaMême dans ce petit pays d’Amérique centrale, cure  dont l’ascendance indigène est très forte et donc sensible aux contrastes sociaux, on trouve neuf entrepreneurs guatémaltèques qui se sont inscrits au cours de l’EdC depuis juin dernier. Ils approfondissent ainsi, à raison d’une fois par mois, les fondements du projet, en faisant des rapprochements avec des expériences déjà en acte en d’autres parties du monde. « Le texte de base – explique Sandra Macario, coordinatrice du cours – est le livre de Bruni ‘le prix de la gratuité’, mais nous nous relions souvent par skype avec d’autres entrepreneurs EdC de la ville de Mexico et d’autres parties d’Amérique Latine ».

Le 26 novembre le cours a organisé un open day, en invitant tous ceux qui pouvaient être intéressés par un ‘buffet de fin d’année’ typique de ces pays, riches en arômes caractéristiques de maïs et de haricots. 40 personnes y étaient présentes. Maria Luisa Altamirano du Mexique y était l’hôte d’honneur ; elle a partagé son expérience d’entrepreneur et a suscité des questions et des approfondissements chez les participants. En plus des présents, l’entrepreneur brésilien Ismaël Yos a pris la parole, il avait participé au même cours au Brésil.

Parmi les témoignages, le récit de l’architecte guatémaltèque Jorge Mario Contreras a été particulièrement touchant. Il ne peut pas toujours compter sur des commandes permanentes, alors il a une réserve de travailleurs à qui s’adresser de temps en temps. Eux, savent bien qu’il n’y a pas beaucoup de travail et comprennent que, lorsqu’ils n’ont pas de contrat avec lui, ils doivent chercher ailleurs là où ils peuvent trouver du travail. Quelquefois on leur demande des travaux de toute urgence. Une fois par exemple ils devaient restructurer et rééquiper un centre de dialyse. Ils ont annulé le contrat avec une autre entreprise et donc suspendu le service, afin de répondre à l’urgence du début des travaux. Ils avaient besoin de maçons pour arranger les locaux, de techniciens pour remettre en route les machines. Contreras a présenté son offre, dont les conditions ont toutes été retenues favorables, 151228 JorgeMarioContreras sauf les temps de la remise des clés qui devaient être divisés par deux. Sinon le travail ne leur était pas assigné.

Un problème impossible à résoudre. La dernière carte à jouer était le dialogue avec les ouvriers. Un concept, celui du dialogue, que Contreras avait depuis longtemps compris et introduit comme pilier et de son activité. Un style de vie qui en ces moments de crise a montré toute son efficacité. Il a proposé aux ouvriers de faire deux tours, qui ont accepté à l’unanimité non seulement pour ne pas laisser échapper un travail mais aussi parce qu’ils avaient confiance en lui et entre eux. Contre toutes les prévisions techniques, le travail fut consigné à temps, et les patients en attente ont reçu leur traitement au moment prévu.

A une autre occasion, Contreras a reçu un coup de fil d’un de ses employés. C’était le matin de bonne heure, où normalement on ne devrait pas déranger le boss. Mais la situation était grave : la petite fille allait mal et avait urgemment besoin d’un médicament couteux et l’ouvrier n’avait l’argent pour l’acheter. Contreras l’a écouté comme un frère : « Je commence par prier pour ta fille, – lui dit-il – et dès que les banques ouvrent je ferai le versement nécessaire ». Contreras raconte qu’il a senti que son entreprise « était devenue une famille ».

Les demandes nues/4 – L’importance de considérer la condition humaine dans sa globalité

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 29/11/2015

Logo Qohelet« Enfant joueur et gai, sale / ton âge en fleur / est comme un jour plein d’allégresse, / jour lumineux, serein, / qui prélude à la fête de ta vie. / Jouis-en, mon petit : âge suave, / saison joyeuse est la tienne. / Et je ne dis pas plus ; mais ne regrette pas / que ta fête tarde encore à venir. »

Giacomo Leopardi, Le samedi du village

Il existe une tension entre bonheur et vérité. Tant que les deux sont petits, ils vont tout naturellement ensemble. Mais, lorsque la vérité grandit et se fait une place, elle finit par laisser notre bonheur s’évaporer, et une souffrance morale devient alors notre précieux compagnon pour ce dernier bout de chemin, un bout décisif.

Face à cette nouvelle souffrance inconnue, certains préfèrent conserver leurs illusions afin de sauver un peu de leur vieux bonheur, tandis que d’autres poursuivent leur chemin à travers les fumées de leurs vieilles certitudes. C’est alors qu’ils rencontrent Qohélet : « Je me suis dit en moi-même : “Allons, que je t’éprouve par la joie, goûte au bonheur !” Et voici, cela aussi est vanité » (Qohélet 2,1).

Après avoir exploré le monde des hommes avec la sagesse, après avoir accumulé sagesse et connaissance et découvert que tout n’est que vent et faim de vent, Qohélet essaie une autre voie, celle de la non-vanité. C’est celle que l’humanité a toujours tentée pour trouver « un peu de bien » et de vrai qui ne soit pas seulement fumée et vent, habel. C’est la voie de la recherche du plaisir des corps, des richesses, de l’éros, du bien-être : « J’ai délibéré en mon cœur de traîner ma chair dans le vin et tout en conduisant mon cœur avec sagesse, de tenir à la sottise, le temps de voir ce qu’il est bon pour les fils d’Adam de faire sous le ciel pendant les jours comptés de leur vie » (2,3).

Ces expériences nous sont elles aussi présentées par Qohélet comme une recherche faite avec le « cœur attaché à la sagesse ». Même cet hédonisme devient une exploration fondamentale : « J’ai entrepris de grandes œuvres : je me suis bâti des maisons, planté des vignes ; je me suis fait des jardins et des vergers, j’y ai planté toutes sortes d’arbres fruitiers ; […] j’ai acheté des esclaves et des servantes, j’ai eu des domestiques. […] J’ai aussi amassé de l’argent et de l’or, la fortune des rois et des États ; je me suis procuré des chanteurs et des chanteuses et, délices des fils d’Adam, une dame, des dames » (2,4-8). Les descriptions de Qohélet ressemblent beaucoup à la vie de Salomon, d’après le récit que nous en font les livres des Rois et des Chroniques. Même l’homme le plus savant d’entre tous avait cherché « un peu de bien » dans les grands palais, dans les jardins paradisiaques, au milieu du luxe, aux fêtes et chez les femmes (« Le roi Salomon eut sept cents femmes de rang princier et trois cents concubines » : 1 R 11, 3).

Qohélet se livre à cette recherche du plaisir après avoir expérimenté la vanité de la recherche des vérités plus élevées, intellectuelles, philosophiques et théologiques. Il s’agit d’un hédonisme différent de celui des personnes qui choisissent d’abord le plaisir avant d’avoir cherché les joies plus élevées et spirituelles. L’hédonisme dont nous parle Qohélet ici est d’une autre nature : c’est le choix fait par celui qui recherche dans la chair et sous le ciel ce qu’il n’a pas trouvé dans l’esprit, ni au-dessus du ciel. C’est la joie éprouvée par celui qui veut rire pour ne plus pleurer.

Il y a le plaisir et l’allégresse de celui qui n’a jamais essayé ni connu des joies plus vraies et plus élevées que les joies premières et primitives des corps, du vin et des sens. Nous le savons et nous le voyons tous. Mais il y a aussi la recherche du plaisir chez celui qui, déçu par de plus grandes promesses de bonheur qui se sont révélées vaines, se tourne vers son propre cœur et commence à se consumer lui-même et les autres, espérant trouver de la vie dans d’autres « galaxies ».

Nous rencontrons des personnes qui fondent leur vie sur l’aspiration aux plaisirs du corps et des choses, et peut-être leur recherche est-elle une recherche seconde, une fois que leurs premiers idéaux, plus nobles, se sont révélés être de la fumée. Le cœur peut se nourrir de sa propre chair et de celle des autres pour fuir le manque de nourritures plus sublimes, espérées, promises mais non obtenues. On essaie ainsi de combler l’indigence du ciel vide ou silencieux en touchant les corps et en écoutant les sons des choses de la terre, en « mangeant » la vie qu’ils contiennent. Il y a souvent beaucoup de souffrance et de désillusion derrière les vies de personnes repliées sur elles-mêmes, qui se contentent du goût amer des glands parce qu’elles sont déçues des fruits de l’arbre de la vie qui ne sont jamais arrivés. Ces vies répondent à la première faim de vie qui s’est révélée être faim de vent et a pris un tournant radical, en se raccrochant à la consistance plus basse mais vraie des corps, des sens et des choses.

Ne soyons donc pas surpris si Qohélet considère que cette recherche n’est pas forcément idiote et qu’il lui confère même une légitimité par sa propre expérience : « Je devins grand, je m’enrichis plus que tous mes prédécesseurs à Jérusalem. Cependant ma sagesse, elle, m’assistait » (2,9).

Ce bonheur que nous trouvons dans la Bible doit alors nous faire porter un regard miséricordieux sur ceux, nombreux, dont le cœur se tourne vers des bonheurs seconds après avoir été déçu par les premiers. Nous découvrons avec satisfaction que, dans l’humanisme biblique, ces bonheurs tristes sont eux aussi présents, parce que nous les rencontrons tous les jours dans les rues et à l’intérieur de nos maisons. Ils sont bien installés dans notre cœur. Ce sont les bonheurs de tant d’habitants sous le ciel, trop communs pour qu’on les ignore, et ils le sont parce qu’ils se présentent à l’heure même lorsque nous recherchons des bonheurs plus élevés.

Il arrive un jour où même chez les sages, qui ont exploré les hautes voies de la connaissance spirituelle et philosophique, après être enfin parvenus à la nécessaire étape de la désillusion, la révélation de cette vanitas engendre un nouveau besoin, presque invincible, d’explorer la vérité des corps et des biens ; ceux-ci deviennent alors le dernier territoire vierge qu’ils avaient souvent fui, convaincus qu’il n’en existait pas de pire. Tout ce qu’ils considéraient et vivaient auparavant comme de la tentation et de la sottise devient soudain fascinant, la dernière terre promise. Un charme et un attrait aussi forts que leur engagement pour la première et la plus élevée des vérités était radical et sincère. La découverte de la réalité comme étant une fumée et un vent impalpables génère une soif de ce que l’on peut toucher, voir et posséder. C’est la difficulté à prier et à suivre un Dieu plus vrai que l’on ne peut ni voir ni toucher, qui transforme YHWH en un veau très concret et scintillant.

La recherche sage de Qohélet inclut aussi ces recherches secondes qui font partie de la condition humaine et sont donc communes, quotidiennes, familières, sœurs. Elle les prend au sérieux, sans les écarter a priori, elle veut les essayer, y compris pour nous. C’est ainsi que l’horizon humain s’élargit et atteint tous les hommes.

L’humanisme biblique évoque aussi le chemin du fils entre la maison de son père et le dernier enclos de cochons. Si nous sautons trop rapidement vers l’étreinte miséricordieuse et le banquet, nous ne voyons plus tous ces fils consumés par le bonheur du « vin » et des corps ; et, comme nous ne les voyons pas, nous les laissons au milieu des glands, si bien qu’ils ne reviennent plus. Durant presque toute notre vie, nous passons des fêtes idolâtriques autour des veaux d’or aux banquets miséricordieux autour des veaux gras, et vice-versa. Nous sommes tous des constructeurs naturels d’idoles, presque toujours à la recherche de rien d’autre que la vie et le bonheur. Parfois, nous croisons sur notre route des yeux et des bras qui nous accueillent et nous sauvent. Qohélet est l’un de ces regards et l’une de ces étreintes.

Qohélet nous dit pourtant encore autre chose. Il nous explique pourquoi ces routes vers le bonheur mille fois empruntées sont si communes sur la terre : « Je n’ai rien refusé à mes yeux de ce qu’ils demandaient ; je n’ai privé mon cœur d’aucune joie, car mon cœur jouissait de tout mon travail : c’était la part qui me revenait de tout mon travail » (2,10). Le cœur « jouit » du « travail » de recherche de ces bonheurs très terrestres et corporels, parce que les biens et les corps sont aussi là pour nous réjouir et nous aimer. Quant à la connaissance de la sagesse spirituelle la plus élevée, elle engendre essentiellement de la souffrance, un travail que Qohélet avait défini comme une « occupation de malheur » (1,13). Rechercher le bonheur dans les corps et dans les choses engendre du plaisir et débouche sur une récompense. La recherche de la connaissance démasque nos illusions et lève le voile pour nous faire rencontrer notre humanité nue, indigente et précaire. La recherche de la vie à travers les plaisirs inscrits dans les choses mêmes apporte en revanche une consolation qui peut nous enfermer longtemps, souvent même définitivement, dans nos illusions. Elle ne possède pas en elle l’instrument permettant de la réfuter, parce qu’il lui manque la souffrance qui est toujours le premier ressort du changement. Ce bonheur second nous nourrit, il soulage notre indigence. Nous le retrouvons également à l’occasion d’expériences religieuses lors desquelles, parallèlement à notre recherche douloureuse qui révèle nos illusions, nous pouvons observer des pratiques non douloureuses qui se nourrissent du plaisir et de la « récompense » inhérents à ces pratiques.

Pourtant, à l’issue de cette seconde recherche de la vérité dans les bonheurs sous le ciel, nous entendons encore prononcer cette effrayante et magnifique phrase : « Tout cela est vanité [habel] et poursuite de vent, on n’en a aucun profit [Itron] sous le soleil » (2,11). Tout est habel, tout est encore un infini Abel. Les plaisirs, les corps et les nombreux biens ne viennent pas à bout de l’habel. Riches et pauvres éprouvent la même faim de vent. C’est l’égalité devant cette faim impossible à apaiser qui nous rend tous semblables sous le soleil.

Cette recherche du plaisir n’engendre, elle non plus, aucun « profit » : rien n’avance. La récompense apportée par ces plaisirs s’épuise dans l’acte même de leur consommation. Il ne reste plus rien d’autre une fois qu’ils se sont évaporés, on n’en retire aucun gain. Les fruits des plaisirs de la chair et des biens ne couvrent que leur coût, car la joie qu’ils procurent ne s’accumule pas, elle ne se transforme pas en capital qui nourrira nos enfants et nous-mêmes dans notre vieillesse. Le bonheur de la vie et du corps ne s’accumule pas lorsqu’on l’acquiert. Et si ce n’était qu’un don ? Le premier Caïn a frappé son frère et l’a vaincu en le tuant. Mais les acquisitions de biens et de personnes ne peuvent plus vaincre Abel, parce que même les fils de Caïn sont placés sous le signe de l’habel. Le second Abel est devenu invincible.

Commentaires –  Le mal que nous contribuons à alimenter

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 17/11/2015

Siria LapresseFo 48406984 300 ridLors des guerres, medicine les batailles ont toujours été livrées par de nombreux pauvres, jeunes et innocents, envoyés à la mort par une poignée de riches, de puissants coupables qui, eux, n’allaient pas mourir dans ces guerres qu’ils avaient eux-mêmes voulues et qu’ils alimentaient grâce à leurs intérêts. Si cette vérité, ancienne et profonde, est aujourd’hui moins évidente, elle n’en reste pas moins actuelle. Nous vivons réellement une guerre mondiale, différente des guerres du XXe siècle, certes, mais tout aussi dramatique. Une guerre dont on ne sait pas très bien où et quand elle a commencé, ni où et quand elle finira. C’est une guerre instable dans une société instable. Les intérêts en jeu sont (presque) invisibles : nous ne savons pas très bien qui veut cette guerre, qui y trouve son intérêt et qui souhaite qu’elle ne finisse jamais.

Cette incapacité à comprendre, qui se manifeste dans toutes les guerres complexes, est particulièrement marquée dans celle-ci. Cependant, cela ne doit pas nous exempter de l’effort de réfléchir et de combattre en premier lieu les idées fausses et les idéologies dont nous sommes abreuvés au lendemain du massacre perpétré à Paris.

Une thèse très largement approuvée voit dans la religion, et plus particulièrement dans la nature intrinsèquement violente de l’Islam, la principale raison de cette guerre, voire la seule. Or, cette idée est aussi répandue qu’erronée. L’ambivalence du Coran vis-à-vis de la violence est certes notoire ; certains passages invitent à la guerre sainte. Pourtant, on y trouve aussi une version du fratricide entre Caïn et Abel qui, plus encore que la Bible judéo-chrétienne, plaide haut et fort en faveur de la non-violence. Dans le récit coranique, les deux frères s’entretiennent dans les champs. Abel, pressentant que Caïn s’apprête à lever la main sur lui pour le tuer, lui tient ces propos : « Si tu étends vers moi ta main pour me tuer, moi, je n’étendrai pas vers toi ma main pour te tuer » (Le Coran, al-Ma’idah, sourate 5,28). Abel y est présenté comme le premier non-violent de l’histoire, qui meurt afin de ne pas devenir lui-même assassin. Le Coran contient aussi ceci. Comme dans la Bible, on y trouve les Benjaminites, la fille de Jephté, des pages qui louent Dieu parce qu’il a brisé sur les rochers les têtes des enfants de ses ennemis ; le Seigneur des armées y est présent, Jésus qui affirme être venu apporter « non pas la paix, mais bien le glaive » (Matthieu 10). Les livres sacrés des religions ont été écrits à des époques où la guerre était un fait ordinaire de la vie (« au temps où les rois se mettent en campagne », 2 Samuel, 11). En même temps, les grandes religions – elles sont peu nombreuses et l’Islam figure parmi elles – ont développé une littérature sapientielle (il suffit de penser à toute la tradition soufi) qui a proposé des lectures symboliques et allégoriques même des pages les plus dures et archaïques de leurs livres. À certaines époques, les pages les plus lumineuses du Coran (et il y en a) ont diffusé une lumière telle qu’elles ont éclairé les pages sombres. À d’autres époques, en revanche, les passages violents ont été instrumentalisés par ceux qui, au nom de la religion, ne recherchaient rien d’autre que le pouvoir et l’argent. Aujourd’hui, l’Islam vit une période difficile. Des sectes fondamentalistes utilisent des passages entiers du Coran pour assujettir les jeunes, à la fois victimes et bourreaux du cauchemar fou dans lequel ils sont tombés. Des proies piégées par le chasseur de « martyrs » utilisées à des fins où le Coran ne sert qu’à actionner le piège. Si l’on veut combattre cette maladie qui s’est insinuée jusqu’au cœur de l’Islam et le mine aujourd’hui de l’intérieur, il est nécessaire de renforcer les défenses immunitaires afin de soutenir l’organisme qui souffre même s’il est sain dans son ensemble. Ce même corps doit expulser avec davantage de détermination le virus qui est entré en lui, résister contre ces cellules devenues folles qui l’affaiblissent et lui causent de grandes souffrances. Cependant, tous ceux qui aiment la vie doivent aider l’Islam à y parvenir car, à l’époque de la mondialisation, il n’en viendra pas à bout seul.

Parallèlement, il faut se garder d’être naïf au point d’oublier que, dans cette guerre, les aspects économiques occupent une place très importante. Ce n’est pas un hasard si les terroristes belges qui ont pris Paris pour cible venaient de la petite ville la plus pauvre de Belgique où le taux de chômage chez les jeunes avoisine les 50%. La première guerre du Golfe, en 1991, n’a certainement pas été déclenchée pour prévenir le fondamentalisme.

Depuis quelques mois, il est beaucoup question des armes qui alimentent cette guerre. Il faut en parler encore plus car il s’agit d’un élément décisif. Ces tout derniers jours, des missiles, produits et vendus par des entreprises italiennes, sont partis de Cagliari vers la Syrie. La France et l’Italie figurent parmi les plus gros exportateurs d’armes de guerre vers les pays arabes, bien qu’en Italie, une loi de 1990 interdise la vente d’armes à des pays en guerre. Les politiques qui versent des larmes peut-être sincères et engagent une lutte sans merci contre le terrorisme, sont aussi ceux qui ne font rien pour réduire les exportations d’armes et défendent ces industries nationales qui brassent d’énormes sommes et des centaines de milliers d’emplois. Un moratoire international sérieux, qui imposerait l’interdiction absolue de vendre des armes aux pays en guerre, ne marquerait certes pas la fin du califat, d’Isis et du terrorisme, mais serait déjà un pas dans la bonne direction. On ne peut nourrir le mal que l’on prétend combattre. Or, c’est bien ce que nous faisons, et depuis des années. Nous n’en prendrons conscience qu’au moment où ces guerres arriveront jusque dans nos maisons et tueront nos enfants. En réalité, nous savons bien que, tant que l’économie et le profit seront les maîtres mots des choix politiques, tant que leur pouvoir considérable ne sera freiné par aucune politique, nous continuerons à pleurer des morts que nous aurons contribué à provoquer.

François Hollande a commis une erreur lorsqu’il a parlé de « vengeance » au lendemain des attaques terroristes et qu’il a bombardé la Syrie dimanche dernier, faisant couler le sang à son tour. C’est obéir à la loi de Lamek, celle qui a précédé la « loi du talion ». Les civils ne doivent jamais réagir par la vengeance, encore moins après l’une des nuits les plus obscures de l’histoire récente de l’Europe. Notre plus grave défaite serait de réintroduire des mots tels que « vengeance » dans le vocabulaire de nos démocraties alors qu’elles les ont abandonnés après des millénaires de civilisation, de sang et de souffrance.

Enfin, nous devons apporter notre soutien, avec sérieux et détermination, à ceux qui osent la paix et le dialogue en ces temps difficiles. À commencer par le pape François, dont la voix ne peut rester la seule à demander la paix et la non-violence. Si nous étions des millions à crier que la seule réponse à la mort, c’est la vie, si nous le proclamions avec de nombreux musulmans blessés et déchirés comme nous, si nous faisions entendre dans la rue, dans nos lieux de rencontre et dans les parlements, notre « non » à la production et à la vente de nos armes à ceux qui les utilisent pour tuer et nous tuer, alors, peut-être les paroles prophétiques de François trouveraient-elles plus d’écho. Elles pourraient devenir suffisamment puissantes pour bousculer les intérêts bassement économiques qui contrôlent et dominent de plus en plus le monde, les religions et la vie.

Les demandes nues / 1 – Il existe un livre de la Bible où il y a place pour tout le monde

Par Luigino Bruni

Paru dans Avvenire le 01/11/2015

Logo Qohelet

Qohélet est un livre ascétique, visit web le seul ascétique pur et dur du canon hébraïque qui ne prescrit pourtant pas le jeûne et l’abstinence. Seul Job a pareille altitude. Mais les coups de coin du Qohélet, dépouillés de métaphores, s’enfoncent plus fort et disloquent mieux la science mondaine. Il apaise bon nombre de peines superflues, et ne laisse pas s’éteindre la flamme de la connaissance, pourtant incline aux railleries et allergique au transcendant.

Guido Ceronetti, Qohélet. Celui qui prend la parole

Il y a des livres particulièrement précieux à certains moments de la vie individuelle et collective. Ils nous aident à comprendre en profondeur la nature des crises que nous traversons ; ils font parler les émotions, les souffrances ; ils illuminent des zones d’ombre que seules des paroles plus grandes que les nôtres peuvent nommer, éclairer, et sortir au grand jour.

Comment aurions-nous pu réapprendre à nous parler et à nous regarder encore dans les yeux après les guerres et les holocaustes, si nous n’avions eu La Divine Comédie, Les Chants de Leopardi, Les Possédés de Dostoïevski, Joseph et ses frères de Mann, Les Misérables de Hugo, L’étranger de Camus, Si c’est un homme de Primo Levi ? Ces livres et d’autres grands ouvrages produisent le même admirable effet de l’œuvre d’Eschyle, Les Perses, qui fit pleurer les athéniens en les faisant s’identifier avec la souffrance des Perses qu’ils avaient vaincus en combat. Ces mythes et ces livres rebâtissent ce que la politique ne peut reconstruire, guérissent de leurs baisers des blessures inguérissables, régénère une nouvelle fraternité humaine.

Certains livres ne sont pas seulement précieux en temps de crise : ils sont essentiels. Quand un monde finit sans que s’entrevoie encore le nouveau, dans les « samedis saints » de l’existence des personnes et des peuples, la compagnie de quelques livres devient pour l’âme comme le pain quotidien. Le Qohélet est l’un de ces livres. J’ai toujours été fasciné par ce livre si différent des autres de la Bible, seulement comparable à Job, à quelques pages de Jérémie, d’Isaïe, des Psaumes, de l’évangile de Marc. Un livre dont la lecture peut changer la vie, nous introduire à une foi et une humanité nouvelles et adultes. Avec et comme Job, Qohélet est une profonde et très efficace cure des deux principales maladies de toute foi religieuse e laïque : l’idéologie et la recherche de faciles consolations en réponse banale à de redoutables questions.

Qohélet a été écrit pour qui ne veut pas sombrer dans l’éternelle tentation de l’idéologie. Les hommes religieux et ceux qui sont sensibles à l’action de l’esprit, commencent leur cheminement en suivant la voix qui les appelle, se mettent à sa suite avec d’autres compagnes et compagnons de voyage, puis créent des institutions pour garder et servir cette voix dans l’histoire.

Mais ponctuelle arrive alors l’invincible tendance-tentation de ne plus se contenter de la nudité de cette voix : voilà qu’apparaît vite, autour de la première foi, celle des pères, l’idéologie des fils. Ainsi se forment des religions où se mêle au bon grain de la foi, s’accumulant de siècle en siècle, la bale de l’idéologie de la foi, qui croît et se multiplie au fil du temps.

Et si les prophètes et les sages ne venaient sauver le bon grain, chacun à sa manière, la bale finirait par couvrir et étouffer tout le froment. Cette dynamique se vérifie pour toute foi religieuse et laïque où cependant, en absence d’idolâtrie, se trouvent les prophètes et les sages, principale sauvegarde contre les idéologies. Avec Job et Qohélet la tradition biblique atteint de très hautes cimes, inégalables peut-être, et devient un don universel pour toute femme et tout homme qui veut protéger de l’idéologie sa propre foi. L’idéologie religieuse fait mourir la foi parce qu’elle est idolâtre, transformant YHWH en veau d’or. C’est ainsi que la foi devient éthique, manuel de bonne cohabitation civile, pratique de piété, recueil de fausses consolations, religion économique.

Qohélet, comme et avec Job, est le grand inquisiteur et accusateur de la religion rémunératrice, de l’idée, très enracinée dans la culture de l’auteur comme dans la nôtre, que le juste a sa récompense en biens, santé, progéniture et providence, et que le méchant tombe dans la misère parce qu’il est coupable d’une faute que lui ou ses aïeux ont commise. Lire Qohélet nu et désarmé est donc un antidote contre l’idolâtrie méritocratique qui envahit en tout temps, sans trouver de résistance, les entreprises, la politique, la société civile, et désormais même certains secteurs des églises.

Les idéologies sont des entreprises collectives, mais aussi des créations individuelles, car chaque croyant produit sa propre idéologie, nichée au cœur de son expérience religieuse. Foi et idéologie grandissent ensemble, entrelacées, et seul un dur travail volontaire peut – et doit – de temps en temps démêler, séparer, faire pénétrer la lame dans les fibres, couper et soigner, pour qu’on se remette à l’écoute, pauvre et doux.

La production de fausses (parce que faciles) consolations est un fruit typique d’une foi devenue idéologique. On s’invente de sûrs et clairs paradis artificiels à la place du vrai paradis, incertain et mystérieux, et l’on se berce d’illusions dans l’incapacité d’affronter les déceptions de toute foi dépourvue de vanité.

La Bible – hébraïque et chrétienne – a voulu garder Qohélet parmi ses livres les plus précieux, un livre où ne se trouvent ni YHWH, ni la foi des patriarches, ni la vision de la terre promise, ni Moïse ni sa Loi. S’il y a Qohélet dans la Bible, alors il y a place, au cœur de l’humanisme biblique, pour tout homme qui, à la manière de « Celui qui parle dans l’assemblée » (il est Qohélet, l’Ecclésiaste), pose à la vie et à la foi les questions les plus extrêmes, radicales, nues, scandaleuses – certaines si dérangeantes que les éditeurs et rédacteurs du texte ont, dans le passé, ressenti le besoin de les corriger.

La présence du Qohélet au cœur de la Bible et de la tradition hébraïque-chrétienne est une blessure. Traverser le Qohélet n’est productif que si nous laissons ses paroles mettre à vif notre souffrance et celle du monde. Mais, comme beaucoup de souffrances fécondes, cette présence ouvre la Bible à tout homme et toute femme en quête de vérité, sans que sa recherche ait besoin d’avoir une connotation religieuse. Par la fenêtre du Qohélet, l’humanisme biblique sort à la rencontre du dernier indécis parmi les chercheurs épris de vérité ; mais à travers cette fenêtre c’est toute l’humanité qui est entrée et entre dans la Bible, et qui est faite plus belle, plus humaine, plus vraie, plus honnête, capable d’accueillir en chair et en os celui qui, dans la Bible, ne comprend ni Isaïe ni Marc, mais a compris et aimé le poète de la vanitas.

Le livre du Qohélet fut écrit en Israël pendant la conquête grecque et l’imposition, par ce grand empire, de sa langue et de sa culture. Certains intellectuels hébreux étaient fascinés par ce nouveau monde, ses valeurs, sa recherche du bonheur, du profit, des beaux corps, du plaisir et de la jeunesse. Mais certains contemporains voyaient aussi dans cette « globalisation » la crise profonde de la culture d’Israël. Qohélet était l’un d’eux, et c’est pourquoi la méditation de son livre est si utile, voire nécessaire, à qui, aujourd’hui, dans une nouvelle ère de globalisation et d’uniformisation des valeurs, cherche à comprendre la nature du nouveau monde et de ses dogmes. Qohélet est un inestimable compagnon de voyage de tout observateur réaliste des dogmes et cultes trompeurs des empires qui viennent nous dominer.

La grande force de ce livre ancien est sa capacité unique de regarder dans sa nudité le nouveau, le fascinant, sans céder d’aucune manière au besoin de consolation face au monde tel qu’il est. Cet antique auteur anonyme a eu la force et le courage moral et spirituel de poser à son monde en crise des questions radicales, d’une force et d’une profondeur immenses, qui nous interpellent aujourd’hui encore. Il ravive le désir de réfléchir sans peur, courageusement, à nos propres empires et à l’asservissement aux idoles du plaisir et de l’argent.

Qohélet nous guide loyalement dans l’édification d’une vie adulte, sans idéologie, vraie ; il est un ami pas commode, parfois même déconcertant, dont l’amour nous tient jusqu’à ce qu’enfin nous répondions à ses demandes douloureuses et libératrices.

Quand arrive le jour – gare à nous s’il n’arrive pas – où tombe le voile de la première foi et se dévoile la vie, tout ce qui avait fait la trame de notre existence spirituelle et idéale nous apparaît pure comédie ou tragédie. Nos compagnons d’hier ne sont plus que les acteurs et les masques d’un scenario que personne n’a écrit, d’une mise en scène de l’absurde dont nous sommes protagonistes. On se retrouve d’un coup sur une scène vide, aux décors défaits. Ce jour-là, dramatique et merveilleux, deux possibilités se présentent à nous.

Nous pouvons nous mettre à écrire nous-mêmes, volontairement cette fois, le scénario d’une nouvelle tragi-comédie, transformant cette scène, que nous prenions jusqu’alors pour la vraie vie, en une vie nouvelle, unique, nôtre. Le théâtre devient la vie. Nous laissons la scène nue, vide et désolée, et devenons les écrivains, metteurs en scène et acteurs de notre comédie. Nous nions et fuyons la réalité et, pour survivre, nous entrons volontairement dans notre The Truman Show.

Mais nous pouvons aussi vouloir enfin commencer la vie spirituelle : sortir du théâtre et nous mettre à marcher sur les routes du monde, à chercher une nouvelle foi dans les souffrances et les joies vraies des gens réels qui nous entourent.

Découvrons Job, les Psaumes, et laissons leur lecture chanter en nous. Et puis, quelquefois, allons à la rencontre de Qohélet, et avec l’argile de son authentique néant, fabriquons les briques pour construire notre nouvelle maison. Qohélet ne nous guide pas dans la construction d’une cathédrale ; il nous veut seulement artisans d’une maison d’hommes qui ne veulent plus vivre dans une feinte fiction consolatrice. Une maison sobre et sans idoles, où un jour, peut-être, nous pourrons aussi réapprendre à prier.

De nouveaux signes de vitalité concluent l’École Interaméricaine ÉdeC

Par Ana Cassiópia et Regina da Luz Vieira

151030 Ginetta Scuola Interamericana01Malgré la crise globale qui frappe le monde économique sans épargner les entreprises de l’ÉdeC, ed de nouveaux signes de vitalité sont apparus en conclusion de l’École Interaméricaine de l’Économie de communion qui s’est déroulée cette semaine à la Mariapolis Ginetta, recipe dans les environs de San Paolo au Brésil. Motivés, à travers la vidéo, par l’historique intervention de Chiara Lubich qui, en 1991, fit naître l’Économie de Communion, de nombreux participants provenant d’Argentine, du Paraguay, Mexique, Guatemala, Cuba, Colombie, Bolivie et Brésil, ont résolument décidé de s’aventurer dans l’entrepreneuriat selon les principes innovateurs exprimés par la fondatrice.

Pour soutenir la réalisation des projets de ces jeunes, les entrepreneurs 151030 Ginetta Scuola Interamericana02présents ont déclaré leur entière disponibilité à accompagner de leur expérience le cheminement – certes pas facile – que ces jeunes, forts d’un nouvel élan, décident d’entreprendre ou de poursuivre. La proposition a été accueillie avec enthousiasme. Et à la conclusion de l’école, chaque participant a reçu des mains de son ‘partenaire’ son certificat de participation.

La veille, des thèmes de grande actualité avaient été approfondis : inclusion, pauvreté, réciprocité, nouveaux mouvements qui génèrent de nouvelles formes d’économie.

C’est dans ce contexte qu’a été annoncée une nouvelle initiative. Maria Clézia Pinto (Dima), responsable des projets de l’Anpecom (association coordonnant les diverses initiatives 151030 Ginetta Scuola Interamericana03pour une Économie de Communion au Brésil) a annoncé le démarrage d’un Programme de soutien économique envers de petites entreprises qui opèrent en situation de vulnérabilité sociale, produisent des biens alimentaires ou offrent des services en faveur de l’éducation, de la santé et de l’habitat, ainsi qu’envers des initiatives de développement humain et social en faveur des classes à bas revenu et des indigents. Ce programme s’inspire d’initiatives déjà mises en œuvre dans d’autres régions du monde, qui offrent financement et soutien à des projets d’entreprises.

Anouk Grevin, de la Commission internationale de l’ÉdeC, a confié en conclusion que depuis la phase préparatoire, l’espoir était fort que 151030 Ginetta Scuola Interamericana05cette École soit comme un laboratoire pour l’ouverture de nouvelles voies pour l’ÉdeC, non seulement en Amérique Latine, mais dans le monde. « Nous pouvons dire que ce qui s’est passé a dépassé toutes nos attentes. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement – a-t-elle ajouté – puisque cette école s’est réalisée sur le lieu même de la naissance de l’ÉdeC« .

En contact direct avec des initiatives de communion et solidarité en réponse aux inégalités sociales.

Par Ana Cassiópia et Rodrigo Apolinário

151028 Ginetta Scuola Interamericana 05L’approche tangible de la “pratique” de l’Économie de Communion a marqué la troisième journée de l’École Interaméricaine ÉdeC, adiposity en cours à la Mariapolis Ginetta. Les participants ont parcouru l’histoire du Pôle ÉdeC Spartaco, more about ont pu le visiter, pills et aussi connaître la ville de San Paolo et ses inégalités socio-économiques.

La matinée a commencé avec la projection d’un documentaire décrivant les motivations et les difficultés liées à l’acquisition du terrain et à la construction du Parc d’activités Spartaco, situé dans la commune de Cotia, à environ quatre kilomètres de la Mariapolis Ginetta.

Ensuite des « anciens » et nouveaux entrepreneurs ÉdeC ont communiqué leurs expériences de travail quotidien dans le Parc d’activités. Tout de suite après, tous les participants à l’École, se sont divisés en groupes 151028 Ginetta Scuola Interamericana 07pour mieux connaître les structures existantes, dialoguer avec les employés et les administrateurs, poser des questions. « Cela a été formidable de voir de près cette nouvelle forme de relations à l’intérieur du monde du travail. J’ai senti avec quelle conviction dirigeants et travailleurs ont vraiment fait leur l’économie de communion, fait leur cette nouvelle culture« . Ainsi s’est exprimé à chaud l’ingénieur brésilien Luciano Muller de Cornélio Procópio, Paraná.

Seconde étape : San Paolo. Le groupe a parcouru l’Avenida Paulista, un des plus gros centre d’affaires économiques du Brésil, le grand Parc de Ibirapuera, puis s’est rendu dans un tout autre contexte, dans le quartier périphérique de Pedreira où depuis plusieurs années une ONG, l’Afago, est engagée dans des activités éducatives et socioculturelles pour enfants et adolescents. Une initiative des jeunes du Mouvement des Focolari commencée dans les années 70 en réponse à un appel de Chiara Lubich en faveur des plus défavorisés, initiative connue sous l’appellation « Mourir pour son peuple« .

151028 Ginetta Scuola Interamericana 08Le chœur des enfants a accueilli le groupe à la Pedreira, et ému tout le monde. Ce moment intense d’échange et dialogue avec des responsables et des collaborateurs, avec les enfants et adolescents même, de cette ONG,  a permis de connaître l’histoire et les expériences de certains jeunes qui y sont revenus plus tard comme volontaires engagés, avec la communauté du quartier, dans la construction ou reconstruction des maisons pour des familles dans le besoin.

 » Nous avons expérimenté comment l’amour peut transformer la réalité sociale d’une communauté à partir d’actions de solidarité concrètes. Cela m’a touché de voir combien les enfants sont heureux de recevoir des visites et de constater qu’ils ont quelque chose à donner« , a observé Juan Pablo Bueno, de Puebal (Mexico).

Tous ont ressenti que cette journée a été particulièrement enrichissante, pour beaucoup « une injection » d’espérance.